Charles-Simon Favart
à Belleville

2ème partie

« Dans le seul village de Belleville où je loue une maison à un quart de lieu de Paris, on a arrêté au fond des carrières seize voleurs qui s’y retiraient la nuit. »

Charles-Simon Favart à Belleville

Les carrières

Nous ne savons pas, si Favart parle des carrières de la Butte Chaumont (à gauche de l’image) ou bien de celles de l’Orillon, qui se trouvaient en contrebas de sa propriété (au niveau de l’actuelle rue Piat), mais il est fort probable que les fours à plâtre que son ami l’abbé Voisenon évoque dans une lettre qu’il lui adresse le 18 juin 1761 se soient trouvés tout près de la maison.

Charles-Simon Favart à Belleville

Charles-Simon Favart à BellevilleFours à plâtre fumant de Belleville

Le Moulin Simon

L’histoire du Moulin Simon que nous allons maintenant évoquer est directement liée à celle des carrières.

Amédée Marandet, dans son ouvrage Manuscrits de la famille Favart, de Fuzelier, de Pannard et divers au XVIIIè siècle, mentionne en page 29 la découverte d’un document manuscrit d’Armand-Paul Favart, second fils de Charles-Simon et parle du moulin :

« Renseignements et papiers divers concernant le petit clos où est enterré Charles-Simon Favart, mon père, qui fut le premier propriétaire de la maison située Grande rue, au-dessus du Moulin Simon, au haut de la Montagne, à Belleville, près Paris ».

Malheureusement, les documents en question, dont nous reparlerons par la suite, ne se trouvaient plus dans le dossier.

Ce moulin, nous le voyons représenté toujours sur le même plan terrier que Monseigneur de Cambrai fit dresser avant d’aliéner à Philippe Rouveau la quasi-totalité de ses terres bellevilloises.

Charles-Simon Favart à Belleville

On remarque, au premier plan, deux cercles qui pourraient correspondre aux buttes sur lesquelles se trouvaient ici, à partir de la fin du 17ème siècle, deux moulins.

Les voici en 1736 sur une superbe estampe due au dessin de Philippe Nicolas Milcent :

Charles-Simon Favart à Belleville

Après que le premier moulin ait succombé à l’avancée inexorable des carrières, le second, pour ne pas subir le même sort, fut déplacé en retrait en direction du village de Belleville.

C’est ce que montre précisément le dessin ci-après :

Charles-Simon Favart à Belleville

Le moulin Simon est cerclé de rouge, la légende indique « Moulins et maison détruite par les carrières ».

Simon Jules LeMaitre en était le meunier en 1765. C’est, toujours le cas en 1809 sur la liste des moulins alors en activité.

Charles-Simon Favart à Belleville

Les lilas de l’Abbé Voisenon

L’abbé de Voisenon écrit à « son neveu » Favart en avril 1762 :

« Depuis jeudi je m’engraisse d’ennui et j’éprouve que rien ne rend plus imbécile que de s’ennuyer : ma tête ressemble à un terrain sablonneux où rien ne peut venir ; c’est le jardin de Belleville il n’y pousse que des lilas et c’est ma petite nièce (Mme Favart) qui est le lilas à l’exception qu’elle s’y maintient toujours en fleur et que les lilas de Belleville passent au bout de quinze jours ».

Les terres sablonneuses qui se situaient dans l’entourage immédiat de la propriété des Favart sur les cantons dit « Derrière Savy » ou des « Envierges » sont plantées en grande majorité de vignes. La culture des asperges, qui nécessitait un sol souple, était également très fréquente à Belleville.

Au 17ème siècle, Belleville s’appelait Belleville sur sablon.

Louis Viette, jardinier du Sieur Favart

Le vendredi 25 août 1771, le jardinier de Favart, Louis Viette, revenait de Paris sur les 10 heures du soir (6).

« … il fit rencontre au bas de la Montagne vis-à-vis la maison appartenant à Madame Chambonnin, d’un particulier à lui inconnu vêtu d’une redingote gris blanc, son chapeau rabattu, ayant une canne à la main. Comme la nuit était close et que le comparant désirait avoir la compagnie de ce particulier pour passer le surplus de la Montagne, il demanda au dit particulier s’il montait à Belleville à quoi il ne lui fît aucune réponse. Croyant qu’il ne l’avait point entendu, il s’approcha plus près de lui et lui fît la même demande. Mais le dit particulier se contenta de le regarder de côté sans lui dire mot ce qui donna quelque méfiance au comparant contre le dit quidam et se dit même qu’il paraissait qu’il se méfiait de lui en conséquence qu’il pouvait avoir de son côté la même méfiance.

En effet, il se retira d’auprès du dit quidam et descendit dans la vigne tirer un échalas pour lui servir de défense en cas qu’il l’attaquât et poursuivirent l’un et l’autre leur chemin, le dit quidam allant devant à environ trente pas de différence du comparant qui parvenu au chemin des moulins de la butte de Chaumont (actuelle rue Clavel) un peu au-dessus de la ferme de Savy ; lui, comparant trouva le dit particulier lâchant de l’eau le long du fossé ce qui donna lieu au comparant de passer de l’autre côté du chemin pour se garantir du mauvais dessein qu’il soupçonnait dudit quidam ; en effet étant passé le dit quidam lâchât un coup de pistolet sur le comparant à ce qu’il présume en ayant entendu passer la balle qu’il ne la cependant pas attrapé ; aussitôt le comparant prît la fuite et fût frapper à la porte de la Maison du dit Sieur Favart, laquelle lui ayant été ouverte par la femme et les domestiques du dit Sieur Favart, de l’abbé Voisenon ; le dit Sieur Favart lui-même et le Sieur Chevalier (le secrétaire de Favart) qui étaient accourus au bruit du coup de pistolet et aux cris du dit comparant lesquels lui ayant demandé sur ce que c’était ; le dit particulier qui pour lors passait de l’autre côté du chemin dit à lui comparant ce qu’il entendait rendre compte à son maître de ce qui venait de se passer.

– Qu’est-ce que tu veux dire, drôle ?

A ce mot le quidam fût le prendre au collet pour le traduire devant le Sieur Favart et l’ayant fait passer le ruisseau, le dit Sieur Favart lui demanda à quel propos il avait tiré un coup de pistolet sur le comparant… il lui fit réponse qu’il était le buraliste du lieu, qu’il avait tiré son pistolet pour le décharger ; que d’ailleurs, il connaissait le comparant pour être le nommé Leclere jardinier à Pantin qui s’était soulé plus de vingt fois d’eau de vie chez lui dans le temps qu’il tenait boutique et fît même voir au Sieur Favart le pistolet avec lequel il avait tiré le coup. Cependant le Sieur Favart ordonna au quidam de le lâcher au moyen de ce qu’il était connu pour domicilié du lieu et a envoyé le comparant en le greffe pour faire ladite déclaration… ».

Charles-Simon Favart à BellevilleEn rouge l’angle de la rue de Belleville et du chemin des moulins (actuelle rue Clavel),
à l’endroit où le quidam « lâcha de l’eau au bord du fossé » avant de sortir son pistolet ;
en bleu la maison de Favart la première à droite en montant vers le village.

Belleville en vrac

Lettre de M. Favart non datée, contenant son opinion sur Louis XIV et son règne :

« Mon ami, ennuyé de la vie uniforme que l’on mène à Paris je me suis acheminé vers mon Belleville… ».

Lettre de M. Favart à l’abbé Voisenon, mois de juin 1761 :

« Autre histoire véritable et remarquable, arrivée au Père Chrysostome, et qu’il a eu la bonté de nous raconter. Un jour qu’il prêchait à Belleville, l’affluence était si grande, que l’église ne pouvait contenir tous les auditeurs. Un paysan fort dévot, qui était dans le cimetière avec son âne, crut qu’il comprendrait mieux le sermon s’il pouvait voir gesticuler le prédicateur. A cet effet, il monte sur Martin, et tous les deux allongent alternativement les oreilles. Le R. père n’avait pas encore achevé son second point, que le bon paysan frappe sa poitrine, se met à pleurer, et Martin à braire. Faites taire cet âne, s’écrie un gros homme d’une voix encore plus forte que celle du Stentor d’Arcadie. Le R. père, qui crut qu’on parlait de lui, s’écria de son côté : faites sortir cet insolent ! »

Lettre de M. Favart à son fils, le 19 septembre 1774 :

« … On a exécuté aujourd’hui à Belleville l’homme qui a volé la laitière de Romainville ; il y avait sans exagération plus de dix mille personnes pour le voir tuer en cérémonie ».

La sépulture de Favart

Le 17 mai 1792, Charles–Simon Favart, aveugle, mourut dans sa maison de Belleville et était enterré dans le cimetière communal, situé derrière l’église. Un an et demi plus tard, son fils Charles-Nicolas-Justin Favart fit une demande à la municipalité afin que l’on translate les cendres de son père dans la propriété familiale.

Le 3 Frimaire an II, le peintre Nicolas-François Régnault s’exprima, devant les édiles bellevillois, en ces termes :

« L’être suprême a attaché d’un lien indissoluble le père et l’enfant à ses père et mère. Favart nous redemande son père : la voix de ce fils ne peut ici se faire entendre, et mon organe, déjà trop faible, pourra à peine vous pénétrer de ses principes. Il doit à son père les sentiments d’un vrai philosophe, d’un bon patriote et d’un franc républicain.

Je ne vous ferai pas l’éloge de ce père, qui a vécu longtemps parmi vous. Vous connaissez, citoyens, la réputation qu’il s’est acquise dans les lettres, et (vous savez) qu’il a été l’ami des plus grands hommes qui, par leurs écrits, ont dessillé les yeux des humains.

Jean-Jacques Rousseau, particulièrement, rendait souvent visite à son ami Favart.

L’amour filial, citoyens, réclame les cendres de ce vénérable vieillard : c’est un droit imprescriptible de la nature.

Favart, son fils ainé, a honoré son père jusqu’à la mort. Le culte superstitieux est détruit : il demande à ses concitoyens, à la municipalité, qu’ils consentent à ce qu’il fasse faire l’exhumation d’un père qui lui sera cher, jusqu’à son dernier soupir, pour qu’il soit déposé dans la maison où il a passé dans le sein de l’Eternel.

Je me joins à cette demande, citoyens, comme ami d’un philosophe dont la mémoire m’est précieuse comme à tous les hommes libres. »

La motion de Régnault adoptée, Charles-Nicolas-Justin Favart fit graver sur le monument qui recueillait les cendres de son père :

« Sous les lilas et sous la rose,

Le successeur d’Anacréon

Favart, digne fils d’Apollon,

En ce tombeau paisiblement repose ».

Une statue d’Apollon, les bustes de Rousseau et de Voltaire encadraient la sépulture. Sur le piédestal étaient écrits ces vers dus à la plume de Charles-Simon Favart :

 « O divin Apollon, dieu du jour et des arts,

O toi qui du chaos féconda la matière,

Toi qui répands de toutes parts

Et ton feu créateur et ta vive lumière,

Deux sublimes mortels, tes plus chers favoris,

Présents des Dieux, Rousseau, Voltaire,

T’ont égalé par leurs écrits :

Ta splendeur éclaire la terre,

Ils ont éclairé les esprits ».

Au décès de leur père en 1792, les deux enfants du couple Charles Nicolas Justin et Paul Armand se partagèrent l’héritage, dont la propriété de Belleville.

Les 5 juillet et 5 novembre 1793, ils vendent deux maisons cour et jardin.

A la recherche de la sépulture de Favart, J. Delort écrivait en 1821 dans « Mes voyages aux environs de Paris » :

« Curieux de visiter la solitude de Favart, j’entre dans la maison qu’il habita jadis, et qui est occupée par une pension de jeunes demoiselles que dirige Mme de Noireterre. Quel est mon étonnement lorsque j’aperçois, dans un terrain abandonné et dont les murs tombent en ruines, un seul cyprès qui rappelle la sépulture de l’auteur de la Chercheuse d’Esprit… ».

Dally rapporte dans son ouvrage précédemment cité, l’anecdote suivante :

« M. Pinçon-Varenne m’a communiqué un plan de 1869, au 500 ème , qui montre au fond de sa propriété un carré de 12m de superficie environ, clos de mur et dans lequel il se rappelle fort bien avoir vu, sur un tertre, une espèce de pomme de pin en pierre, couverte de mousse : c’est là qu’était enterré Favart.

A la suite des remaniements de propriétés dans ce canton et du percement de la rue des Pyrénées, cet enclos fût séparé de la propriété Pinçon-Varenne ; une servitude en permettait l’accès par un étroit passage qui donnait sur la rue des Envierges ; et M. Pinçon-Varenne voyait souvent un grand vieillard, à l’aspect distingué, qui venait visiter et entretenir le tombeau de Favart. Sans doute son petit-fils, Antoine-Pierre-Charles Favart, dramaturge, homme de lettres et diplomate… »

Où ça ?

Le deuxième plan cadastral napoléonien dressé vers 1850 est d’une grande aide pour parvenir, à la lecture des indications de M. Pinçon-Varenne, à localiser l’emplacement de la sépulture de Favart.

Charles-Simon Favart à Belleville

De la rue des Envierges, située plus au sud de la propriété, on repère un sentier qui pourrait être l’étroit passage signalé au-dessus. En bleu, l’itinéraire présumé pour accéder à la sépulture.

On le remarque plus aisément sur l’agrandissement suivant :

Charles-Simon Favart à Belleville

Ce passage mène à un enclos qui faisait partie de la propriété familiale initiale et se trouvait ici :

Charles-Simon Favart à Belleville

Comme le mentionnait Philippe Dally, à la suite des indications de M. Pinçon Varenne, on remarque ici « un carré de 12 m de superficie environ, clos de mur ».

La parcelle globale (383) mesurait 51 centiares ; le carré plus haut représentait ¼ de la superficie, soit environ 12 m2 carré.

Vente ebay objet n° 160959747296

Il y a quelques années, me promenant sur ebay, je découvris une annonce étonnante : le vendeur, qui répondait au pseudo de syrach (2768), proposait les documents suivants :

« Un manuscrit signé par Armand-Paul et Antoine-Pierre Charles Favart (présentés par erreur dans l’annonce comme les deux fils de Charles-Simon Favart, alors qu’Antoine-Pierre Charles est le second fils de Charles-Nicolas Justin et donc le neveu d’Armant-Paul), le 20 août 1825, donnant pouvoir à M. Houdart, propriétaire d’un terrain mitoyen de la propriété Favart où est située la sépulture familiale de faire différents aménagements. (4 pages in 4). Joint note manuscrite sur la sépulture (2 pages in 8) et texte plus important d’Armand-Paul sur le même sujet », dont on pouvait lire l’extrait que voici :

« … nous nous engageons mon neveu et moi Armand-Paul Favart à rembourser Monsieur Houdart de tout ce qu’il a payé et avancé pour nous jusqu’à ce jour… de la moitié de ce qu’a couté le mur mitoyen à reconstruire (avec M. Tessier), ainsi que les autres réparations qui auront été faites aux trois autres murs qui entourent le dit petit jardin, le tout sur le mémoire fourni à cet égard par le Maître maçon et réglé comme de droit par un architecte.
En foy de quoi, nous lui avons délivré le présent pouvoir et de commun accord pour lui servir et valoir ce que de droit ».
Fait à Paris, le 20 août 1825 (signé de l’oncle et du neveu)

Malheureusement, potocki 92 (193) fut plus prompt que moi et rafla l’enchère.

Pour me consoler de cette déconvenue qui m’empêchait de pouvoir étudier ces précieux documents (qui doivent être ceux, déjà manquants, contenus dans le dossier qu’évoquait Amédée Marandet en 1922 sous le titre « Renseignements et papiers divers concernant le petit clos où est enterré Charles-Simon Favart, mon père, qui fut le premier propriétaire de la maison située Grande rue, au-dessus du Moulin Simon, au haut de la Montagne, à Belleville, près Paris » et qui réapparurent sur ebay presqu’un siècle plus tard), je cherchais, sur la matrice cadastrale correspondant au plan napoléonien, les tenants et aboutissants de la parcelle (383).

Bien qu’établi plus de 20 années après le document d’Armand-Paul Favart, elle mentionnait toujours Jean-Pierre Houdart et Tessier comme les propriétaires mitoyens de la parcelle (383).

Epilogue

Le percement, ici dans les années 1860, de la rue des Pyrénées, a profondément bouleversé le paysage. Elle a coupé en deux parties le beau jardin des époux Favart, ses tilleuls en quinconce, ses carrés de gazon plantés de charmilles, dédaigné son grand jardin potager, déraciné ses arbres fruitiers et ses ceps de vigne.

Les cendres du bellevillois Charles-Simon Favart se situerait aujourd’hui dans une des caves du 391 de la rue des Pyrénées.

Charles-Simon Favart à Belleville

Charles-Simon Favart à Belleville

Charles-Simon Favart à Belleville

L’accès par la rue des Envierges en est encore aujourd’hui presque possible.

Charles-Simon Favart à BellevillePorte d’entrée de l’immeuble du 391 rue des Pyrénées 75020 Paris

Charles-Simon Favart à BellevilleCour intérieure du même immeuble

Denis Goguet
Mars 2018

Notes

6. Arch.nat. ; Z/2/273/B