En préambule à une saga sur la famille Dénoyez, nous vous proposons une première série d’articles sur l’histoire de « La Vielleuse », café emblématique de Belleville.

L’histoire de « La Vielleuse »

2ème partie

 

Rôle de la taille pour la paroisse de Belleville en 1777

 

Rôle de la taille et impositions accessoires

Les minutes du rôle de la taille pour la paroisse de Belleville en l’année 1777 furent arrêtées le 3 décembre 1776 (13).

Parmi les nombreux contribuables figurent « Jean hoursel dit martin », vacher laitier locataire de sa maison, imposé à six Livres…

Imposition en 1777 de Jean Hoursel dit Martin

… et « Jean noël », compagnon maçon et sa femme vachère, locataires qui sont imposés également de la somme de six Livres, trois pour leur commerce et trois pour la maison qu’ils tiennent en location.

Imposition en 1777 de Jean Noël

Le rôle de la taille pour l’année 1782 (14), dont les minutes furent arrêtées le 6 février 1782 (les rôles des années 1780 et 1781 sont incomplets, ceux des années 1778, 1779 sont en déficit) mentionne « Noël Jean Compagnon Maçon Cabaretier et Laitier».

Imposition de Jean Noël en 1782

Il est taxé pour la maison dont il est propriétaire, pour son industrie (certainement la vente du lait de ses vaches) et pour 21 muids de vin, soit 5880 litres. L’expression « vin de débit » indique que ce vin n’est pas issu de ses vignes et qu’il l’a donc acheté pour le revendre. La mention « ppte de la Maison… déduit », pour laquelle il est taxé de 5 Livres 12 sols, signifierait qu’il loue une partie de son habitation. Il serait donc, de plus, taxé sur les loyers qu’il perçoit.

L’année 1783 (15), « Noël jean », compagnon maçon, et sa femme, laitière et cabaretière, sont taxés à hauteur de 19 Livres 8 sols. Ils n’ont débité cette année que 18 muids de vin, soit 5040 litres.

Imposition de Jean Noël en 1783

Les années 1784 et 1785 sont en déficit, nous retrouvons en 1786 (16) « Jean Noël, Cabartier à la Vache noir »  (c’est là la première mention de cette enseigne, soit le 8 novembre 1785, date de l’arrêté du rôle de la Taille), et sa femme laitière.

Imposition de Jean Noël en 1786

Ils ont débité 26 muids ¼ de vin (à multiplier donc par 280 pour connaître le volume en litres). Sa femme laitière est taxée pour son industrie (la vente du lait) à 3 Livres. L’imposition totale est de 23 Livres 16 sols.

Alors qu’il n’était pas présent sur les rôles des années 1782 et 1783, nous retrouvons en 1786 « hoursel Jean dit Martin ». Il est dit « nourisseur » pour nourrisseur de bestiaux, soit éleveur de vaches. Il est de plus locataire d’un certain Martin.

Imposition de Jean Hoursel dit Martin en 1786

L’année 1789 (17) – dernière année dont nous possédons, évidemment, les très riches et enseignants rôles de la Taille de la paroisse de Belleville – Jean Hoursel dit Martin a disparu, mais sont toujours présents : « Noël Jean Cab(artier) à la vache noir(e) et sa femme laitière ».

Imposition de Jean Noël en 1789

Le jeune Chavignol solidaire. Quelques 25 muids de vin, mais surtout plus de 105 muids d’eau de vie (soit 29 400 litres), pour lesquels ils sont imposés à 89 Livres 1 sol. Ah la vache !

 

Le mur des Fermiers généraux

Alors que le rôle de la Taille de cette année 1789 s’écrivait (mois de janvier), le parcellaire du plan de la fin des années 1750 était fortement chamboulé, comme tout autour de Paris, par la construction du mur des Fermiers généraux, intervenue ici principalement en l’année 1788.

Plans parcellaires de la fin du 18ème siècle

A gauche des deux images ci-dessus, le chemin de Belleville à Paris, à droite la ruelle de l’Orillon (actuelle rue de l’Orillon), en haut une sente qui va devenir la rue Denoyez.
Entre le chemin de Belleville à Paris et la ruelle de l’Orillon, des parcelles de terre parallèles en lanières ; près de la ruelle de l’Orillon (parcelles 63 à 66 du plan des Fermiers généraux), les lanières font place à des parcelles plus larges.
Sur les quinze perches acquises par Léonard Noël et sa femme, le plan de droite nous montre un terrain bâti numéroté 37. Il est noté 5 sur le plan suivant, qui lui est contemporain.

Plans parcellaires de la fin du 18ème siècle

Les matrices cadastrales qui correspondent aux deux plans, nous apprennent qu’elle est la propriété d’un certain Sieur Noël.

Extraits de matrices cadastrales de la fin du 18ème siècle

 

Obligations

Nous retrouvons seize années plus tard, le 14 et le 15 Thermidor An XIII, soit les 2 et 3 août 1805 (18), Léonard Noël, marchand de vin traiteur, et Marguerite Martin, sa femme, pas encore débaptisés et rebaptisés de leurs vrais noms de baptême – Léonard Nadaud et Marguerite Oursel (12 avril 1806) – et nous apprenons qu’ils demeurent à Belleville, grande rue dudit lieu près la barrière numéro 321 avec leur fille Henriette, encore mineure mais émancipée par son mariage avec François René Gahery.

Acte d'obligation du 3 août 1805

Tous, ils empruntent ce jour la somme de 2 400 francs au Sieur Delorme. Ils hypothèquent alors « pour plus de sûreté » une « maison batimens jardin et dépendances sis à l’entrée de Belleville près la barrière du faubourg du Temple portant pour enseigne la vache noire ».

Acte d'obligation du 26 août 1805

 

 

 

L’acte d’obligation se poursuit en décrivant la maison et en énumérant les titres de propriété.

Acte d'obligation du 3 août 1805

Acte d'obligation du 3 août 1805

L’acte d’obligation précise que la maison comprend deux corps de logis dont l’un anciennement construit et l’autre tout nouvellement par le dit Leonard Noël.
Le premier corps de logis décrit ci-dessus est certainement celui qui fut construit par le maçon Léonard Noël alias Jean entre le 11 novembre 1779, date à laquelle les époux Noël (Nadaud) deviennent pleinement propriétaires de la parcelle de 15 perches, et le 6 février 1782, date à laquelle le rôle de la Taille de la paroisse de Belleville mentionne Jean Noël alias Léonard, propriétaire de la maison à l’enseigne de la vache noire.

Léonard Noël, qui a appris à écrire, signe « L Noel », Marguerite Martin « mmartin » et leur fille « h noel ep(ouse) ( ?) Gahery ».

Acte d'obligation du 3 août 1805

Rebelote le 8 fructidor an XIII (soit le 26 août 1805). Cette fois-ci, les époux Noël, François René Gahery et sa femme Henriette s’obligent à rembourser à Marie Clothilde Denainville, la somme de 6 600 francs (19).

De nouveau, on hypothèque ses biens, soit la maison portant pour enseigne la vache noire où ils demeurent, tenant le tout d’un côté aux boulevards extérieurs de Paris, d’autre côté à Pierre Dormois, d’un bout sur la grande rue de Belleville et d’autre bout à Mr Desnoyer.

Acte d'obligation du 26 août 1805

 

Jean-Claude Desnoyer

Les 9 000 francs furent-ils trop lourds à rembourser ?

Quoiqu’il en soit, le 26 septembre 1811, soit un peu plus de 6 ans après avoir contracté ces emprunts et, surtout, après avoir perdu son mari Léonard Nadaud dit Noël, qui mourut (entre le 26 août 1805 et le 26 septembre 1811 soit entre les âges de 57 et 63 ans), Marguerite Oursel et les héritiers Nadaud abandonnaient par une procédure d’adjudication du tribunal de première instance de la Seine à Jean-Claude Desnoyer « …une maison et jardin y attenant situés à la haute courtille grande rue et commune de Belleville n° 321 ayant pour enseigne la vache noire » (20).

Nous apprenons à travers cet acte qu’Henriette eut une sœur prénommée Louise Sophie Justine, femme de Louis François Gaillon, et que : « Cette adjudication faite sur la saisie immobilière à la requête de M. Charles Jean Marie Alquier, baron de l’Empire demeurant à Versailles rue des bourbonnais n°47… ».

Adjudication du 26 septembre 1811

Adjudication du 26 septembre 1811

L’histoire ne dit pas comment l’avocat, magistrat, homme politique et baron de l’Empire Charles Jean-Marie Alquier acquit la dette du maçon, nourrisseur de bestiaux et « cabartier » Léonard Nadaud dit Noël.

Charles Jean-Marie Alquier

Presque douze années plus tard, le 8 janvier 1823, par devant Victor Levert, notaire royal à Belleville (21), Henriette Victoire Dauvergne, veuve de Gilles Joseph Desnoyer, demeurant à Belleville rue de Paris n°2, vendait à Charles Gillet le fonds de commerce de marchand de vin traiteur qu’exploitait avec elle le défunt Gilles Joseph Desnoyer, ayant pour enseigne « la Vielleuse », établi dans une maison sise à Belleville rue de Paris n°2, près la barrière, et lui donnait le droit de prendre le titre du successeur de M. Desnoyer l’aîné.

Par le même acte et le même jour, Jean-Claude Desnoyer, propriétaire et chevalier de l’ordre royal de la légion d’honneur, demeurant à Belleville boulevard des Couronnes n°3, donnait à loyer pour « faciliter au Sieur Gillet l’exploitation de son commerce », pour neuf années entières débutant le 1er janvier de cette année 1823, la totalité de la maison sise à Belleville rue de Paris n° 2 où s’exploite le dit fonds de commerce ayant pour enseigne « la Vielleuse ».

Acte de vente du 8 janvier 1823

Acte de vente du 8 janvier 1823

Suit un descriptif détaillé du fonds de commerce : cuisine et cabinet au rez-de-chaussée, où se trouvent tous les ustensiles de cuisines, vaisselles et tourne-broche ; une petite salle de 14 tables aussi au rez-de-chaussée, avec chacune deux bancs, quatre becs de quinquet et un jeu de Siam complet (pour l’histoire de ce jeu, on consultera utilement le blog Grande(s) et petites histoires de la Thaïlande).

Bec de quinquet vers 1820 et Jeu de Siam
Bec de quinquet (vers 1820) et Jeu de Siam

Au fond de la salle, un cabinet où couchent les domestiques. Puis un garde-manger, dernière pièce du rez-de-chaussée.
Au premier étage, un grand salon de quinze tables garnies de bancs de différentes grandeurs un orchestre à double fond et à colonnes, supporté par deux fortes barres en fer, et un escalier pour y monter.

L’arc en ciel, ou Bal Callot, (vers 1809) situé en face du cabaret La Vielleuse« L’arc en ciel » ou Bal Callot (vers 1809), situé en face du cabaret « La Vielleuse »

Un grand salon sur le derrière avec vingt-six tables de différentes grandeurs, garnies chacune de deux bancs, un grand orchestre portant trente-sept colonnes, un poêle en fonte et, autour de la pièce, quatre-vingt-deux patères pour les chapeaux.
Au deuxième étage, un nouveau salon, douze tables et quatre-vingt-quatre chaises, un poêle de « fayence », trente-huit patères pour les chapeaux, puis quatre cabinets privés de différentes tailles.
Ensuite, le salon de Bellevue, par lequel on accède par un corridor.
Au grenier, un débarras hétéroclite, puis la chambre de Mme Desnoyer et celle de ses deux filles.
Des caves, un caveau et le jardin.
« En (y) entrant à droite par la cuisine existe une construction en bois formant bucher et loge du chien dans laquelle est la boite renfermant les cordages du tourne broche, cette boite porte une enceinte en bois sur laquelle est monté un double treillage en losange de bois où est renfermé l’enseigne de la Vielleuse ».


Epilogue

Gilles Joseph Desnoyer, frère aîné de Jean Claude, qui acquit en septembre 1811 le cabaret de la Vache noire, mourut en janvier 1820. Il est fort probable qu’il ait tenu le cabaret après que son frère le lui ait loué, de l’automne 1811 à son décès en 1820, et qu’il soit avec sa femme Henriette Victoire Dauvergne, l’inventeur du nom et de l’enseigne « la Vielleuse ».

Cette joueuse de vielle, bien que sous de nouveaux atours, est toujours présente au 2, rue de Belleville.

A suivre…

Denis Goguet

La joueuse de vielle de La Vielleuse

Notes

13. Arch.nat., Z/1g/372/A
14. Arch.nat., Z/1g/398/A
15. Arch.nat., Z/1g/404/A
16. Arch.nat., Z/1g/423/A
17. Arch.nat., Z/1g/444/A
18. Arch.nat., MC/ET/XXIV/1104
19. Idem
20. Arch.nat., MC/ET/XXXVII/388
21. Arch.nat., MC/ET/XXXVII/310