En préambule à une saga sur la famille Dénoyez, nous vous proposons une première série d’articles sur l’histoire de « La Vielleuse », café emblématique de Belleville.
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L’histoire de « La Vielleuse »

3ème partie
Rédaction révisée au 10 mars 2018

La VielleuseCarrefour des boulevards de la Villette et de Belleville avec la rue de Belleville en 2004.
Le café La Vielleuse. Crédit photo : Maxime Braquet.

« Les nouveaux atours de La Vielleuse », ainsi se termine la partie précédente de l’article. Nouveaux, certes, mais disons autrement :  les plus récents nouveaux atours. Pensons bien que, dans ses deux siècles et un peu plus d’existence – car c’est son âge -, notre chère et authentique institution de quartier bellevillois a été plusieurs fois « relookée ». Son apparence actuelle date de 1984, quand l’établissement a réouvert, dans le décor d’une brasserie moderne, deux ans après qu’il a fermé ses portes pour cause de démolition de l’immeuble qui l’abritait, lui-même remplacé ; lui-même successeur du bâtiment originel qui s’appela, cela a été dit, La Vache noire. C’est l’histoire de cette maison commerciale entre le milieu de la décennie 1830 et nos jours que nous allons tenter de retracer dans les parties finales de l’article. Oh ! à traits assez rapides, nous ne rentrerons pas dans les détails documentaires – bien incapable de le faire – comme notre confrère et ami Denis Goguet, l’auteur des sections antécédentes. Notre récit, sans abandonner toute rigueur historienne, tiendra davantage de la chronique. En même temps, nous délaisserons le plan strictement chronologique, préférant les va-et-vient dans le temps quand cela est avantageux pour le lecteur et notre propre plaisir narratif.

La VielleuseLa grande entrée et la terrasse de La Vielleuse en 2017. Crédit photo : collection Maxime Braquet. 

Hors plan chronologique, commençons par nous demander à propos pourquoi cette appellation d’enseigne La Vielleuse qui, d’ailleurs, eut par époques l’intitulé ainsi complété : A la Vielleuse. Clairement, cette désignation s’est perpétuée jusqu’à nos heures parce qu’elle a, n’est-ce pas ? du cachet, du charme, de la puissance d’évocation poétique, de l’originalité aussi : un musicien femme jouant d’un instrument à manivelle tellement rustique ! Et puis, tout bonnement, parce qu’elle a été labellisée par l’histoire bellevilloise.

La VielleuseEstampe anonyme d’une scène du vaudeville Fanchon la Vielleuse
en représentation lors de sa création, en 1803. Source : BNF Gallica.

C’est de toute probabilité Gilles-Joseph Dénoyez ou son frère cadet Jean-Claude qui a inventé le nom et l’a substitué à La Vache noire au fronton du cabaret entre 1811 et 1823 (1). Il n’est pas impossible, nous n’en avons pas la preuve formelle, que l’idée ait germé en raison du succès populaire soutenu que rencontrait une pièce : Fanchon la Vielleuse, créée en 1803 au Théâtre du Vaudeville – prestigieuse salle dramatique parisienne en ces temps -, écrite par le duo d’auteurs Jean-Nicolas Bouilly – Joseph Pain (2). Et c’est sans doute dans le même élan qu’une effigie sculptée de l’instrumentiste fut dressée dans une niche ornant le dessus de l’entrée de l’établissement, pour illustrer l’enseigne, bien entendu. Cette statuette, absente de l’apparat de la brasserie moderne, était encore en place vers 1970, elle a donc traversé une longue série de décennies. Pas tout à fait à la même place, cependant, comme si la musicienne avait eu envie de se dégourdir les jambes ; comparer les photographies ci-dessous :

La bal(l)ade de Fanchon

La VielleuseCarte postale vers 1905. L’entrée de La Vielleuse (A la Vielleuse) au pied de la rue de Belleville.
Noter le fronton en demi-lune surmontée de la statuette de la joueuse de vielle à roue.
Source : collection Maxime Braquet. 

La VielleuseAutour de 1936. La statuette de la vielleuse a été déplacée
légèrement vers le boulevard de Belleville. Crédit : DR.

La VielleuseSur cette photo prise à la fin des années 1970, à la veille de la démolition,
la statuette a déjà disparu de l’auvent.  Crédit : DR.

La silhouette de la musicienne rustique n’a pas complètement déserté les locaux modernes du café. Elle demeure, mais uniquement à l’intérieur désormais. Les fidèles, nombreux, de la maison savent bien le chemin d’accès jusqu’à elle. Vous entrez dans la brasserie par la porte sur la rue de Belleville, juste à côté du stand aux crêpes, et, à main gauche, elle s’offre immédiatement aux yeux, peinte sur une paroi tout en glace, au milieu d’un encadrement que, chose singulière, une double fêlure zèbre. Cette exposition est néanmoins la réduction de la mise en scène plus majestueuse qui prévalait dans le café d’avant la démolition. Fanchon, appelons-la affectueusement ainsi, paradait alors plein champ derrière le comptoir. Au-dessus d’elle, dans un cartouche à moulures façon écusson, une inscription expliquait l’origine des fêlures du miroir : « Malgré Bertha qui la blessa le 9 juin 1918, elle n’a jamais cessé de jouer l’hymne de la Victoire. »

La VielleuseLe bout de miroir fêlé à la peinture de l’instrumentiste fétiche.
Par rapport à la date de prise de ce cliché, 2012, une plaquette assez mesquine
a été ultérieurement apposée au-dessous qui donne la légende de ce qu’on voit.
Crédit photo : Maxime Braquet.

La VielleuseLe comptoir de La Vielleuse d’avant 1982. Ci-dessous, agrandissement de l’encadré surmontant l’image
de la joueuse. Remarquer la faute d’orthographe : « hymme (3) ». Crédit : DR.

La Vielleuse

Cette Bertha était le surnom familièrement donné à une très grosse pièce d’artillerie de siège utilisée par l’armée allemande lors de la Première Guerre mondiale mais, soit dit en passant, s’il y eut bien, en effet, un obus dont l’éclatement, en juin 1918, fit de sérieux dégâts au niveau du pied de la rue de Belleville, ce n’est pourtant pas Bertha qui le tira en l’occurrence, contrairement à la vérité que consacrèrent les journaux, mais le canon Kaiser Wilhelm Geschütz (4). A cet instant du carnage qu’on nomme encore avec complaisance la « Grande Guerre », la propriété de La Vielleuse était depuis six ans arrivée dans les mains de la famille Duchemin, qui, de parents aux enfants (5), la conservera jusqu’en 1982 tout en remettant finalement son exploitation commerciale à des gérants.

La VielleuseUne héritière de la famille propriétaire Duchemin au bar vers 1965.
Déesse tutélaire, Fanchon veille à l’arrière. Crédit : DR.

La VielleusePot à lait réalisé, vers 1920, par la maison d’orfèvrerie Potfer
pour la brasserie La Vielleuse (en incrustation, le poinçon
de 
l’artisan au cul de l’objet). Crédit photo : DR.

C’est du billard !

Au long de ce temps, l’aspect général de l’établissement et son atmosphère ne changèrent pas dans les grandes lignes. Nous avons eu la chance de recueillir le témoignage d’un vétéran client, M. Jean-Claude Rihard – merci beaucoup à lui – qui a connu puis fréquenté le lieu dans les années 1950-1960. Il avance premièrement que, par rapport au volume de la brasserie actuelle, La Vielleuse était autrefois sensiblement plus vaste. « L’intérieur, poursuit-il, était dans un style des années 1900, avec ses tables rondes en piètement de fonte et dessus rond, marbré et cerclé de laiton. Dispersés au milieu du café des supports à rangement. Ils étaient constitués d’un piètement haut sur patte terminé par une boule d’environ 25 cm de diamètre. Cette boule était faite dans un alliage probablement cuivré, mais cette boule était très claire et brillait car astiquée tous les jours ou presque. Elle s’ouvrait et contenait éponges et chiffons que les serveurs utilisaient pour nettoyer les tables. Les serveurs, encore au tout début des années ’50, avaient le pantalon noir, la chemise blanche avec un très long tablier descendant presque jusqu’aux pieds. »

La Vielleuse« Filet » du journal La Presse du 9 mai 1922 rendant compte d’une compétition
de billard. Source BNF Gallica. Crédit photo : Maxime Braquet.

La VielleuseLa terrasse voisine du cinéma Cocorico autour de 1968 (fermé en 1976,
démoli en 1981). Derrière la vitre, la salle des billards. Crédit : DR.

Du côté du boulevard de Belleville, vers le fond dont le mur est mitoyen de celui du cinéma Le Cocorico, les locaux étaient aménagés en « billardodrome » (il y avait encore au moins deux billards en 1981, nous les avons vus personnellement). Le billard (pas le « snooker » américain, la « table française » !), on imagine mal aujourd’hui combien ce sport fut populaire dans le pays où nous sommes ; au sein des quartiers ouvriers de la capitale, chaque bistrot qui disposait d’un peu de surface en dehors de la zone des boissons lui faisait une place. Il régnait à La Vielleuse, c’était même une tradition maison qui, très certainement, eut sa souche assez tôt au XIXe siècle. La mémoire de M. Rihard dénombre une dizaine d’aires de jeu à tapis vert : « C’était presque une académie de billards, assure ce précieux témoin, et le matériel était très sollicité. Au mur, le mobilier de rangement pour les queues ainsi que les compteurs manuels permettant d’enregistrer les points. » Comme dans un film de série noire américain, « chaque table de billard était surmontée d’un lustre descendant assez bas et éclairant la table. Le reste de la salle était dans une quasi-obscurité. C’était toujours amusant de voir le cérémonial de la préparation des queues. »

La VielleuseDessin de Max Lingner pour L’Humanité du 27 mars 1937,
en illustration d’un article de Fernand Desprès. Coll. Maxime Braquet.

Un assommoir ?

C’est une forme toute différente de tradition que le grand chantre littéraire de Belleville, le regretté Clément Lépidis (6), a voulu mettre en exergue pour La Vielleuse d’antan. Lui aussi, bien entendu, l’a fréquentée abondamment dans les années 1940-1960, comme joueur de billard et d’autres façons. Quel souvenir en fixe-t-il ? Pas piqué des hannetons, le voici : « Miséreux du ballon rouge et du petit blanc qui fait trembler, lit-on dans Belleville (7), les derniers spécimens de dinosaures de l’ivrognerie hantèrent longtemps le bas de la rue de Belleville. […] L’histoire de ces gens était tragique. Ils buvaient leurs économies – quand il y en avait -, le travail en cours et la quittance de loyer, le mobilier, le linge. Puis, quand il ne restait plus que des hardes, ils s’en faisaient un balluchon et s’en allaient chercher refuge au comptoir de La Vielleuse ou du Point du Jour , surtout à La Vielleuse, devant la glace que la “Grosse Bertha fêla’’ […]. » 

Clément Lépidis à sa machine à écrire en 1967Clément Lépidis à sa machine à écrire en 1967.
Crédit photo : Léon-Claude Vénézia.

Ne craignant pas de forcer le trait du pittoresque naturaliste et misérabiliste un peu plus que la réalité n’y invite, Lépidis poursuit : « La nuit venue, ils couchaient à la terrasse du café sur quelques chaises qu’un garçon compatissant laissait en place, exprès. De semaine en semaine, hommes et femmes, surtout les femmes, tombaient de plus en plus bas dans la déchéance. La dernière étape avant la mort, c’était le renfoncement de l’ancienne boutique du photographe qui jouxtait l’entrée du cinéma Cocorico. » Il est peu extraordinaire, cela va de soi, de rencontrer à l’occasion dans un débit de boissons quelque buveur excessif. L’auteur de cet article peut sur cela livrer le témoignage personnel d’une expérience vécue dans les années 1978-1980 : venu, un soir, prendre avec des amis le petit alcool d’après souper à La Vielleuse sur le moment de sa fermeture, nous ne vîmes que deux clients buveurs de fond affalés au comptoir, le plus beau du tableau étant que, de l’autre côté du zinc, le « taulier » et le dernier garçon de service n’étaient pas tellement moins imbibés. Alors, quand ces derniers entreprirent de mettre à la porte les pochtrons, le spectacle, comme le lecteur de ces lignes l’imagine, devint ineffable…

La VielleuseAmbiance de derrière le comptoir. Image du film Neige (1980), de Juliet Berto
et Jean-Henri Roger : garçon de bar dans son propre rôle. Crédit  : DR.

La VielleuseDu côté du comptoir en 2017. Autre climat dans la nouvelle Vielleuse. Crédit : DR.

Cela dit, il faut bien reconnaître que la rumeur des bien-pensants, hier, avait de longue date forgé une réputation d’assommoir à La Vielleuse. Cela ne concernait pas qu’elle au demeurant mais tous les bistrots de Belleville et, surtout, ceux du district du bas de la grand-rue locale qu’on appela autrefois la Courtille. En la nommant, on regagne, là où le volet précédent de cet article nous a conduit, l’époque de la plus grande gloire de cette contrée, avec ses fabuleuses enseignes de maison de bouteille, comme on disait alors : Château du coq, Coq hardi, A la Pèlerine, Bal Maréchaux, Bal Favié, Grand Saint-Martin, Petit Saint-Martin… et, donc, l’ancêtre Vache noire du café qui nous occupe ici. C’était le temps de la légendaire manifestation carnavalesque de la « descente de la Courtille », grande pourvoyeuse de scènes de débauche populaire à la fois bachiques et grotesques. L’empreinte plébéienne est spécialement à la base de l’image de terre de mauvaise vie qui fut collée sur Belleville et sa population ouvrière au XIXe siècle. Bien entendu, la révolution communaliste de 1871, où les Bellevillois jouèrent un rôle en pointe, accentua ce sentiment en raison de l’inquiétude intense qu’elle inspira aux classes sociales favorisées de Paris. Nous aurons l’occasion d’y revenir dans le volet tout à fait terminal de l’article.

A suivre…

Maxime Braquet

Notes

1. Se reporter à la partie II de l’article.
2. Au temps du Consulat était déjà montée en légende l’histoire vraie d’une jeune villageoise des alpes niçoises (ou de Faverges en Haute Savoie, ce n’est pas clair), Françoise (d’où Fanchon) Chemin, venue tenter sa chance à Paris avec sa vielle vers 1750 et qui parvint à s’ouvrir des portes dans la bonne société.
3. Merci à M. Jean-Jacques Simony, client du café d’autrefois, de nous avoir signalé ce détail : il nous avait échappé.
4. L’explosion ne fit ni morts ni blessés mais commotionna fortement des passants et des clients de La Vielleuse.
5. Un Jules Duchemin est « chroniqué » dans la presse en 1935. Mme Fau-Duchemin fut la dernière propriétaire de la dynastie.
6. Clément Lépidis (1920-1997), d’origine gréco-arménienne, bottier dans sa jeunesse, a vécu une quarante d’années sur notre « montagne » et évoqué avec passion Belleville dans une dizaine d’ouvrages littéraires ou documentaires.
7. Livre co-écrit avec l’historien Emmanuel Jacomin, éd. Veyrier, 1988. Lépidis rapporte aussi, dans son roman La Main rouge (éd. du Seuil, 1978), que La Vielleuse fidélisait une clientèle de joueurs de billard, dont les meubles étaient disposés au bout de l’ « impressionnante » courbe dessinée par le comptoir, du côté du boulevard.