En préambule à une saga sur la famille Dénoyez, nous vous proposons une première série d’articles sur l’histoire de « La Vielleuse », café emblématique de Belleville.
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L’histoire de « La Vielleuse »

4ème partie
Rédaction révisée au 23 mars 2018

Ceux qui écrivent aujourd’hui sur l’histoire locale disent souvent de La Vielleuse que cette enseigne commerciale représente l’un des ultimes vestiges du vraiment vieux Belleville. De ce coin de Belleville, à tout le moins, qu’on appelait jadis la Courtille. Il y a évidemment plusieurs bonnes raisons de dire cela. Le chapitre premier de l’article ici en cours de finition a établi que l’origine de l’établissement s’enracine à la charnière des XVIIIe et XIXe siècles. A une époque où foisonnaient dans le secteur les maisons de bouteille à un point tel que nous avons du mal à nous figurer en 2018. Un village « guinguettier », que c’était, la Courtille ! Un temple vaste et permanent de la distraction et des loisirs pour les Parisiens de ces âges-là. Sans doute le plus important foyer du genre que la banlieue de la capitale offrait alors aux viveurs comme aux simples promeneurs dominicaux amoureux d’espaces bucoliques. Car les guinguettes de ce bourg encore à moitié rural possédaient le plus souvent d’assez vastes jardins à charmilles avec des espaces de jeux et des carrés de danse sous les arbres. Presque au contact s’aggloméraient des enseignes magiques dont le simple énoncé du nom, prestigieux, faisait accourir les foules, y compris des provinces lointaines françaises voire de l’étranger : Le Sauvage, Le Grand Saint-Martin, Les Folies-Belleville, Le Bal Favié, celui des Maréchaux, Le Coq hardi, A la Pèlerine, Le Château du Coq, Le Bœuf rouge et plusieurs autres encore dont le Point du jour et, nous n’allons pas l’oublier, La Vielleuse.

La VielleusePhotographie de La Vielleuse vers 1898, au temps où M. A. Epingard (voir l’inscription au-dessus de la porte d’entrée)
veillait sur elle. C’est le plus ancien document pictural que nous possédons de ce café. Crédit : DR.

Quelque deux cents ans plus tard, en 2018, il ne demeure presque plus rien de cette profusion, ou bien sous des traits tellement modifiés et amoindris que la comparaison avec le passé ne tient plus. Modeste avatar terminal, comme cinoche de quartier, du glorieux Favié de la haute époque, Le Floréal (13, rue de Belleville) a piteusement « cassé sa pipe », si cette expression est permise, en 1968. Le Point du jour, l’une des chapelles du temple que nous venons symboliquement d’évoquer et qui, campé sur le trottoir opposé de la grand-chaussée locale juste en face de La Vielleuse, composait avec elle comme les deux piliers d’un portique d’entrée solennelle dans Belleville (1) , Le Point du jour, donc, a lui-même été à jamais emporté par les bennes de la rénovation urbaine vers 1975. La Vielleuse est maintenant orpheline. Il y a bien encore, à deux pas d’elle, le café Aux Folies, commercialement hyperactif, mais il n’est que très partiellement l’héritier des Folies-Belleville (converties quant à elles en supermarché hard discount autour de 1985) et bien moins que ça, même, du Grand Saint-Martin de la célèbre famille des cabaretiers bellevillois Dénoyez.

La VielleuseLe « dialogue » du Point du jour, à gauche, et de la Vielleuse. Ici en 1965.
Crédit : coll. de cartes postales de Maxime Braquet.

Dans la gloire de la Courtille mais en retrait

Alors, c’est vrai, La Vielleuse même habillée de la robe moderne de 1982 porte en elle un peu du souvenir de cet âge d’or que connut Belleville grâce à son quartier occidental, la Courtille – la haute Courtille plus précisément dit -, à l’âge romantique de la vie de la capitale, c’est-à-dire entre 1800 et 1848, en gros, jusqu’en 1860 pour compter large. Une ère de gloire d’ailleurs ambivalente, le prestige « épicurien » qui la fondait pour le plaisir du plus grand nombre étant pour les porte-parole de la vertu raison même d’opprobre total. Dans la bien-pensance du temps, le village guinguettier de Belleville, qui, en effet, attirait toute l’année les francs buveurs – entre autres clients -, était une terre de perdition. Les excès extrêmes de boissons fermentées et de licences en tout genre qui, an après an, s’y commettaient en temps de carnaval (mi-février/début mars) et culminaient avec la tapageuse manifestation de la « descente de la Courtille » (2) donnaient assurément de la légitimité à la chape de mauvaise réputation jetée sur les lieux. Pourtant, la Vielleuse n’a jamais été affectée autant que toutes les rivales énumérées tout à l’heure par le méchant jugement. En marge des débordements populaciers majeurs, elle passa en fait pour une oasis de bourgeoisie relativement préservée.
Dans les chroniques livresques ou journalistiques des années susdites, en tout cas, son nom n’est jamais, ou presque, cité alors que les anecdotes sur les bacchanales se déroulant au Grand Saint-Martin ou chez Favié affluent avec un zèle narratif complaisant sous la plume des auteurs. La seule évocation un peu substantielle, à notre connaissance, se rencontre dans un roman de 1828, Le Maçon, mœurs populaires, de Michel Raymond (3). Il s’agit alors d’une assemblée sérieuse de compagnons de métier. Extraits donnant à sentir une atmosphère plutôt « bourgeoise » et offrant aux lecteurs d’aujourd’hui la faculté de grappiller de rares informations descriptives avec des notations contextuelles : « Autour d’une longue table, placée dans une chambre immense, grossièrement badigeonnée, et qu’on a décorée du nom ambitieux de salon de société, vingt maçons endimanchés viennent bruyamment s’asseoir. […] Des fenêtres de la salle, on aperçoit la grande rue de la Courtille, dont les cabarets se peuplent de tout ce que Paris renferme de familles laborieuses, bonnes gens, qui respectent assez les traditions, pour venir s’enivrer le dimanche du liquide rougeâtre que leurs pères buvaient à raison de trois sous par litre chez le célèbre Ramponneau…

La VielleusePage 81 du livre Le Maçon, mœurs populaires. L’Arc-en-Ciel était un autre
restaurant distingué de Belleville, situé sur les hauteurs, peut-être
du côté de la butte de Beauregard. Crédit photo : Maxime Braquet.

… Les gendarmes qui veillent au maintien des bonnes mœurs, et les soldats de la ligne envoyés par les casernes Popincourt et de la Nouvelle-France pour protéger l’innocence égarée, dans ces lieux consacrés aux bacchanales hebdomadaires, parcourent en sens divers les ruelles, les cours et les jardins, tandis que les instruments de vingt grands orchestres se mêlent au bruit discordant des musettes qui font danser, dans les modestes bouchons de l’endroit, le robuste Auvergnat et le pesant enfant du royaume des marmottes. Ces scènes animées ont amusé un moment les amis de Gauthier ; mais bientôt l’un d’eux a fait observer qu’on est venu à La Vielleuse pour dîner. »

Corridor de la « grande histoire »

Après 1860, date, comme on le sait, de l’annexion de son domaine à Paris, Belleville change de réputation. L’eldorado à guinguettes, c’est terminé ! les appas campagnards, c’est révolu ! Que cela contrarie ou non le chauvinisme local, la colline de l’Est a perdu alors – et ne l’a jamais recouvré ensuite – son statut de grand-place des Fêtes de la capitale (4). Le flot des buveurs expansifs qui inondait la Courtille encore à demi champêtre hier s’est tari et un tout autre flux de personnes ruisselle désormais sur ces terres pentues entre le treillis nouveau des immeubles d’habitation. Il inquiète à son tour, et même plus, les Parisiens de confortable vie mais d’une façon toute différente : c’est la marée des ouvriers. Ces gens n’émigrent pas là pour se distraire les jours chômés, ils y habitent et travaillent.
Le Belleville de la deuxième partie du XIXe siècle devient cité des « classes dangereuses », citadelle « rouge ». Ce n’est pas le propos, ici, de rappeler l’histoire locale de la Commune, d’ailleurs passablement connue, ni même la part importante, dans la fermentation des idées et la mobilisation populaire, qu’y tinrent des salles de réunion politique comme celle du bal des Folies-Belleville. Disons simplement que, une nouvelle fois, La Vielleuse, si elle n’occupa pas les pupitres avancés de l’orchestre social historique, joua aussi une partition. En février 1871 (5), elle prête ses locaux pour suppléer une autre scène de la parole citoyenne (6), le Bal Favié, momentanément indisponible : « C’est donc à la Vielleuse que la démocratie socialiste de Belleville tient ses assises législatives », écrit l’économiste politique Gustave de Molinari dans son ouvrage de chronique Les Clubs rouges pendant le siège de Paris. Sont publiquement examinées pour l’occasion, relève l’auteur à la façon d’un reportage en direct, les candidatures à la députation à l’Assemblée nationale de Victor Hugo : « C’est un homme du passé, il nous faut des hommes de l’avenir », de Briosne et Millière : « Ils ont fait leurs preuves, ceux-là » et de Rochefort : « Il n’en faut pas ! Il nous a trahis ! Oui ! oui ! Non ! non ! ».

Les clubs rouges pendant le siège de ParisUne de couverture de l’édition originelle
du livre de De Molinari (1871). Crédit : BNF.

Extrait des clubs rouges pendant le siège de ParisPage 287 de cet ouvrage : début du compte rendu
de la réunion à la Vielleuse. Crédit photo : Maxime Braquet.

En même temps que dans l’histoire, La Vielleuse entre pour ainsi dire en littérature avec Jules Vallès. Dans le récit L’Insurgé, qu’il trace de la révolution communaliste, l’écrivain communard la met en scène le dimanche 28 mai, l’ultime jour de vie de ce formidable acte ouvrier : « Aux fenêtres de la Vielleuse (7), et de toutes les maisons de l’angle, les nôtres ont mis des paillasses, dont le ventre fume sous la trouée des projectiles. »

Jules Vallès - L'Insurgé
Couverture d’une des nombreuses éditions de poche

de L’Insurgé, de Jules Vallès, avec incrustation
d’un portrait dessiné de l’auteur. Crédit : coll. M. Braquet.

 

Fresque rue de la Villette en 1996Fresque somptueuse en tag dans la rue de la Villette en 1996 : hommage des
Bellevillois d’aujourd’hui à la Commune. Crédit photo : Maxime Braquet.

Le départ de la procession carnavalesque dite « descente de la Courtille » en 1842. Tableau majestueux de Célestin Nanteuil exposé au musée Carnavalet.Le départ de la procession carnavalesque dite « descente de la Courtille » en 1842. Tableau majestueux de Célestin Nanteuil exposé au musée Carnavalet. Le bâtiment que l’on distingue sur la droite, tout de suite derrière la barrière
de l’octroi de Belleville, pourrait bien être celui qui, à cette date, abritait La Vielleuse au rez-de-chaussée, ici masqué.

Passage de flambeau

Un public « nombreux », a noté l’économiste de tout à l’heure. 200-300 personnes au moins, peut-on raisonnablement imaginer pour un tel meeting électoral. Ce qui fait quand même du monde à caser. M. Brûlé, le gérant alors aux manettes d’une affaire qui, en 1871 encore, demeurait propriété de l’arachnéenne famille Dénoyez (8), a certainement dû, pour faire place à cette assemblée de votants, pousser les billards qui occupaient d’ordinaire les salons de son établissement (9). Malgré le caractère spacieux au moins relatif des locaux que cette circonstance suggère, le volume d’installation de La Vielleuse de ce temps n’était plus du tout en réalité celui du commerce originel tel que les indications de notre ami Denis Goguet nous le laissent apercevoir en profondeur et étendue à l’équerre des rue et boulevard de Belleville autour de 1820 (voir les parties initiales de cet article). Aux lendemains de l’incorporation de Belleville à Paris, le domaine primitif – dont les surfaces non bâties vouées aux jardins d’agrément du cabaret – apparaît en effet désormais morcelé sur les plans ou « sommiers de biens immobiliers » fiscaux et occupé par des boutiques étrangères au service de la boisson : passementerie, blouses de travail, chaussures, literie, etc. Ecrivant le 8 avril 1888 un « papier » sur La Vielleuse dans l’hebdo Le Courrier français, Emmanuel Patrick (10) (voir l’image plus bas), vrai journaliste quant à lui, qualifie la présence des billards d’« acheminement vers le progrès », qui ne va pourtant pas, pour la modernisation de la maison, jusqu’à l’équipement alors en pointe ailleurs de « tables de marbre et de glaces dans des cadres dorés ». En ce qui concerne ce trait de décorum, on a vu (voir le segment antérieur de cet article) que cela viendra un peu plus tard, sous la gestion des Duchemin, sans doute.

Début d’un article du Courrier français de 1888Début d’un article du Courrier français de 1888. Crédit : Gallica (BNF).

Tout en rétrécissant de superficie au fil du temps qui passe, La Vielleuse a opéré moins vite ce réajustement de taille que ses concurrents guinguettiers ancestraux. Et aujourd’hui, en mars 2018, alors que les rivaux d’antan ont même carrément disparu du paysage pour le plus grand nombre, c’est précisément la brasserie bien en vue à l’angle du boulevard et de la rue homonymes, toujours achalandée, qui, aux yeux des Parisiens, porte désormais le titre symbolique d’emblème de Belleville. C’est l’établissement autrefois quelque peu dans l’ombre des autres, moins à la mode qu’eux, moins prestigieux – plus tranquille aussi –, qui brandit maintenant, depuis le début du XXe siècle en vérité, le flambeau solennel. Sans vouloir tirer à toute force des leçons du mouvement de l’histoire, pas sérieusement en tout cas, il est somme toute plaisant de lire dans ce retournement de statut une manière de morale.

Maxime Braquet

Notes

1. Nous empruntons cette jolie métaphore au regretté Clément Lépidis, grand amoureux littéraire de Belleville.
2. Concernant ce phénomène carnavalesque extraordinaire, on pourra lire notre article très détaillé : « Carnaval, une légende de l’Est parisien : La ‘’descente de la Courtille’’ », sur le site Internet La Ville des gens
3. Pseudonyme commun de Raymond Brucker et de Michel Masson. Ce dernier (1800-1883), essentiellement conteur, habita Belleville. Le livre (tome 1) est téléchargeable à partir de Gallica (BNF).
4. Montmartre, la butte sœur, prendra en partie le relais. Montparnasse, plus tard.
5. Dans le cadre des élections qui auront lieu le 8 dudit mois.
6. La vie démocratique au sein de la IIIe République mettra un certain temps pour favoriser la création d’enceintes publiques spécialement dédiées au débat. Les clubs d’opinion, les groupes politiques, les coalitions syndicales (qui n’avaient encore qu’une existence toute officieuse en 1871), etc., se tenaient en attendant, le plus souvent, dans les cafés, brasseries et bals.
7. Vallès a en réalité écrit « Veilleuse » sur son manuscrit ! mais l’identité du lieu ne fait aucun doute. L’écrivain ne devait pourtant pas ignorer l’orthographe exacte de l’enseigne car, ayant habité plusieurs mois dans un immeuble du trottoir opposé à celui de la Vielleuse, juste à 100 m d’écart au long de la rue de Belleville, au n° 19, il l’eut forcément sous les yeux. Il a encore passé au 19 la nuit du 25 au 26 mai 1871, avec sa bien-aimée, Joséphine Lapointe. Voir notre article : « Le commandant Jules Vallès et la prise de la mairie du 19e arrdt » sur le site Internet La Ville des gens
8. Une ordonnance de la préfecture de la Seine du 19 octobre 1876 cite « M. Dénoyez et consorts, propriétaires du 2, rue de Belleville et domiciliés au 75 du boulevard de Strasbourg [Magenta, de nos jours, Paris 10e] ». Il s’agit là, c’est fort probable, d’enfants de Jean-Gilles Dénoyez, qui fut un édile de Belleville avant 1860 et précisément décédé en 1876. De toute apparence, sa famille s’est séparée très tard dans le XIXe siècle de La Vielleuse (à quel moment au juste ? nous l’ignorons en l’état actuel de nos recherches). C’étaient, les Dénoyez, des gens assez rudes en affaires ; de cela La Gazette des tribunaux du 7 juin 1848 nous livre un témoignage, éloquent et sinistre à la fois, sous la forme d’un procès intenté par les héritiers du couple Drioton, gérants de La Vielleuse ayant alors péri dans un incendie survenu en l’appartement attenant où ils vivaient, par conséquence de l’insuffisance de l’entretien du lieu que devait le propriétaire Dénoyez selon le bail.
9. L’académie qu’évoque Lépidis (voir le segment précédent de l’article) avait donc déjà jeté ses bases, au moins.
10. Dans cet organe de presse, M. Patrick a rédigé, entre 1885 et 1888, plusieurs séries d’articles sur les bals, cabarets et cafés parisiens, anciens ou actuels. Publiés en feuilleton, ces travaux seraient d’une richesse documentaire exceptionnelle et donc irremplaçable si l’auteur avait bien voulu indiquer ses sources. Or beaucoup des infos qu’il accumule, parce qu’elles entrent en contradiction avec des données extérieures aux siennes, nécessiteraient manifestement – et pas seulement pour le cas de La Vielleuse — une vérification.