LES HISTOIRES DU PÈRE DENIS

Quand fut construite
la façade palladienne
du Pavillon Carré de Baudouin ?

par Denis Goguet

Façade palladienne du Pavillon Carré de Baudouin
Depuis l’ouvrage de Philippe Dally [1] jusqu’au bulletin de Maxime Braquet [2] sans oublier l’article de Sophie Descat [3], l’époque retenue pour l’édification à Ménilmontant de la façade palladienne du Pavillon Carré de Baudouin était le début des années 1770. Une pelle Starck, érigée à l’entrée de l’édifice, rappelle que l’architecte Palladio (1508-1580) l’inspira à son auteur et reprend cette datation.

Maxime Braquet devenait plus soupçonneux l’année qui suivit la parution de son ouvrage et trouvait surprenant, dans un addendum qu’il inséra dans le n° 38 [4] de la même publication que Nicolas Carré de Baudouin se soit lancé début 1770 dans un tel projet immobilier.

Il avait eu connaissance dans l’intervalle (il préparait à cette époque la conférence qu’il donna le samedi 30 juin 2007 à l’occasion de l’ouverture au public du site, suite aux travaux de réhabilitation du Pavillon, acquis par la mairie du 20e et effectués par le cabinet d’architectes Bigoni-Mortemard) d’éléments biographiques concernant celui qu’il nommait auparavant « l’insaisissable Nicolas Carré de Beaudouin » et savait alors l’année de sa naissance. Nicolas Carré de Baudouin est baptisé le 29 septembre 1695 à l’église Saint-Jean-en-Grève de Paris.

Borne Histoire de Paris - Maison de Nicolas Carré de Baudouin

L’année 1770, Carré de Baudouin allait sur ses 75 ans. Il n’avait hérité en fait de la propriété que par un acte de délivrance de legs du 3 juin 1772, conforme au testament que Mme de Montandon rédigea en sa faveur le 10 mars 1770. Nous ignorons la date du décès de Jeanne Françoise Vénérony, veuve d’Isaac de Montandon, mais nous la voyons le 19 août 1771 [5], acquéreur tout près de là de 8 perches de terrain, en vue d’y construire une maison.

Carré de Baudouin décède à son tour le 20 avril 1773.

Alors peut-on imaginer qu’il ait fait construire la belle façade palladienne entre le 3 juin 1772 et le 20 avril 1773 ?
« Il est raisonnable de penser que les travaux se firent bien avant la date de l’héritage » écrit Maxime Braquet en fin de son addendum.

1745

La maison et les jardins que la veuve Montandon avait acquis le 5 novembre 1745 [6] sont représentés sur un plan terrier [7] de la Censive de l’Abbaye de Saint-Denis à cause de son office du Pannetier qui date de la même année.

Plan terrier de la Censive de l’Abbaye de Saint-Denis de 1745

C’est la propriété la plus à l’Est (notée 1 sur le plan).

L’acte de vente, signé le 5 novembre 1745, présente une maison à deux corps de logis (il précise que le bâtiment qui se trouve en aile sur la cour a été construit en 1723), entourée de deux jardins appelés respectivement le jardin d’en haut et le jardin d’en bas.

Acte de vente à Montandon datant de 1745

Au midi, la propriété donne sur la rue et chemin de Ménilmontant (appelé par erreur dans l’acte “rue de Belleville”), du côté du nord à Nicolas Boudin (noté 8 sur le plan) et autres, au soleil levant à la veuve et héritiers Jean Houdart et Pierre Souchet (non représentés sur le plan) et d’autre bout au couchant au Sieur Jean Anquetil, ancien major de la Bastille ou ayant cause (noté 2 sur le plan).

Détail du plan terrier de la Censive de l’Abbaye de Saint-Denis de 1745

Respectivement, les jardins du haut et du bas et la maison en aile de 1723.

Détail du plan de Roussel de 1730

Le plan de Roussel de 1730 montre de manière plus détaillée les deux jardins, du haut et du bas.

L’acte de vente, bien fautif, indique que le tout couvre un arpent ou environ, alors que le terrier de la Censive de l’Abbaye de Saint-Denis, à cause de son office du Pannetier, trouve à juste titre en novembre de la même année 150 perches, soit un arpent et demi.

Un des éléments les plus importants du nouveau titre de propriété est un petit bout de papier épinglé à l’acte, un nota bene qui précise que la vente a été réalisée pour un certain Carré de Baudouin, bourgeois de Paris.
Jeanne Françoise Vénérony, veuve d’Isaac de Montandon, n’a agi ici qu’en tant que prête-nom.

Papier épinglé à l’acte de vente de 1745 précisant que la vente est réalisée pour Carré de Baudouin

Les acquisitions de terrains depuis 1745

Le 13 mai 1751 [8], devant Rouveau, notaire royal à Belleville, Mathias de Ré, vigneron, vendait à Jeanne Françoise Vénérony, une portion de terrain dépendant de sa maison, sur laquelle se trouvait un petit corps de logis.

Mathias de Ré, grâce à sa femme Marguerite Houdart, avait hérité de cette maison et de ces dépendances au décès de son beau-père Jean Houdart, le même que nous avons rencontré plus haut quand nous avons énuméré les tenants et aboutissants de la vente de 1745.

Ce terrain se trouve donc, à l’Est de la propriété. Un plan a été dressé à l’occasion de la vente et annexé au contrat (ci-dessous).

Plan joint à l'acte de vente de 1745

A droite, la rue de Ménilmontant, qui monte de bas en haut.
On reconnait le puits mitoyen présent sur le plan de 1745, qui nous permet de nous repérer. Du puits, on remonte à gauche jusqu’aux limites des deux propriétés, qui n’en vont faire bientôt qu’une.
En haut à droite du plan on remarque la maison en L de Mathias de Ré, ainsi que la cour qui ne font pas partie de la présente vente.

Détail serré du plan terrier de la Censive de l’Abbaye de Saint-Denis de 1745

Le 18 aout 1755 [9], au moyen de l’adjudication qui lui en a été faite par sentence de licitation à la requête de Marie-Marguerite Souchet, héritière de Pierre Souchet (voir les tenants et aboutissants de la vente de 1745), Jeanne Françoise de Vénérony se rendait propriétaire de 50 perches de terrain sur lesquelles se trouvait la maison de feu Pierre Souchet.

La raison de cette acquisition est simple et lumineuse. Pour agrandir son domaine, la veuve Montandon, avec le soutien de son bon ami Nicolas Carré de Baudouin, veut faire un échange avec Mathias de Ré, toujours propriétaire de la maison et de la cour mitoyenne.

C’est chose faite le 8 septembre 1756 [10] après-midi, lorsque Mathias de Ré et sa femme Marguerite Houdart troquent avec Mme de Montandon devant le notaire Rouveau.

Acte d'échange de 1756 entre Mme de Montandon et Mathias de Ré

contre :

Acte d'échange de 1756 entre Mme de Montandon et Mathias de Ré

Plan joint à l'acte de vente de 1745

Après avoir acheté en 1751 la partie rosée, Montandon et Carré de Baudouin se retrouvent propriétaires en 1756 de la maison et de la cour de Mathias de Ré et de sa femme (encadrées de rouge ci-dessus), qui se retrouvent relogés un peu plus haut sur la rue dans la maison de feu Pierre Souchet.

Il est indiqué dans l’acte d’échange que Mme de Montandon ne cède pas la totalité des héritages (50 perches) qu’elle avait acquis des ayants droit de Pierre Souchet ; elle vend principalement la maison, mais conserve la majeure partie des terrains.

Nous n’avons pas de trace de l’acquisition du terrain de Nicolas Boudin (noté 8 sur le plan terrier de 1745), que l’on retrouve comme partie intégrante de la propriété sur un plan de 1778 que nous allons évoquer. Il est fort probable que, pour de simples raisons d’équilibre paysager, cette pièce de terre ait été achetée par le couple Vénérony-Carré de Baudouin juste avant ou pendant les travaux de Moreau.

Pierre-Louis Moreau

Sophie Descat, qui a consacré de très savantes et belles pages [11] à cet architecte de la deuxième moitié du 18ème siècle, avait souligné le goût de ce dernier pour l’œuvre de Palladio et pensé que Moreau pouvait avoir été l’artisan de la façade du bâtiment de Ménilmontant, œuvrant en hommage au maître italien de la Renaissance.
« … nous savons que l’architecte était un « néo-palladien » averti : il possédait dans sa bibliothèque une édition italienne des Quattro libri du maitre vénitien, ainsi que la première édition du même ouvrage qui fut traduite en français par James Léoni en 1726 » [12].

Après avoir passé deux années d’études à l’Académie de France à Rome, agrémentées de nombreux voyages dans toute l’Italie, Pierre-Louis Moreau rentrait en France au printemps 1757, avide de voir le beau calcaire francilien s’ordonner et orner, selon son compas, les plus belles avenues et boulevards parisiens.
Pour l’aider dans ce projet, il pouvait compter sur l’appui de son oncle maternel, Jean-Baptiste Augustin Beausire, fils de Jean Beausire, architecte et Maître général, contrôleur et inspecteur des Bâtiments de Paris.

Cet oncle, Jean-Baptiste Augustin Beausire, avait pour femme Anne Carré, sœur de Nicolas Carré de Baudouin qui, par l’entremise de Jeanne Françoise Vénérony, se trouvait à Ménilmontant fin 1756, propriétaire d’un beau domaine avec vue imprenable sur Paris.

Sophie Descat, pensant l’ouvrage de Moreau plus tardif et remarquant la vive ressemblance du pavillon ménilmontanais avec la villa de Girolamo Ragona à Ghizzole, notait cependant : « Une reprise si fidèle peut surprendre de la part d’un architecte qui avait déjà à son actif un certain nombre de commandes privées dont certaines lui avaient valu un franc succès » [13].
La surprise n’a plus lieu d’être, si on pense voir à Ménilmontant une des toutes premières (sinon la première) réalisation française de Moreau, que le frère de sa tante par alliance, aura lancé dans la carrière.

Pour rester encore un peu en Italie, signalons que Jeanne Françoise de Vénérony était la fille d’Henry de Vénérony, secrétaire et interprète du roi, certainement parent de Giovanni Veneroni, qui se disait florentin, bien que né à Verdun, mais qui fut, au service du roi, le maître des langues italiennes et françaises à la fin du 17ème siècle et l’auteur d’ouvrages pour l’apprentissage de l’italien.

Folie avec vue

La situation de la propriété, surplombant les vignes de Ménilmontant puis les marais de la Courtille jusqu’à Paris, était remarquable.
C’est pour profiter le plus longtemps de cette vue que Nicolas Carré de Baudouin et sa bonne amie Jeanne Françoise Vénérony achetèrent [14] le 5 juillet 1754 devant Lejay, notaire, les 17 perches de terrain à l’Ouest de la propriété, en contrebas du jardin du bas. Lorsqu’ils les vendirent en 1765 [15], il sera bien précisé dans l’acte que le nouveau propriétaire, Pierre Chaperon, ne pourra rehausser la maison existante, ni en faire construire de nouvelles qui dépasseraient en hauteur la première.

Plan terrier de la Censive de l’Abbaye de Saint-Denis de 1745

La maison en contrebas, propriété en 1754 de Mme de Montandon, puis en 1765 de Pierre Chaperon.

1778

Nous devons le plan suivant à l’accident de Ménilmontant qui, suite à l’effondrement du ciel d’une carrière de pierre à plâtre, fit, le 27 juillet 1778, sept victimes [16] :

Plan de Ménilmontant de 1778

Plus précisément, afin de mieux comprendre l’évolution de la propriété, nous allons nous concentrer sur un détail, une légère courbure que l’on trouve ici :

Détail du plan de Ménilmontant de 1778

et que l’on retrouve là :

Vue aérienne du pavillon Carré de Baudouin

Détail serré du plan terrier de la Censive de l’Abbaye de Saint-Denis de 1745

Il est probable que Moreau ait fait disparaître le bâtiment en aile (bleu) construit en 1723 pour Bourtil, mais conservé des éléments de la construction (en rouge) que l’on retrouve à droite de la façade palladienne.

Plan joint à l'acte de vente de 1745

Pavillon Carré de Baudouin

Crédit photo : www.ghamu.org

Détail du plan de Ménilmontant de 1778

Le trait noir représente le tracé de l’actuelle rue des Pyrénées.

De manière un peu simpliste, on peut découper la maison en 2 époques.

En rouge, la partie pré-Moreau, certainement de la fin du 17ème siècle ou du début du siècle suivant.

En vert, les constructions que Moreau a réalisées, au moins à partir de son retour de Rome au printemps 1757.

En bleu, la propriété voisine, occupée jusqu’en 1769, date de son décès, par Mathias de Ré.

Il suffit de jeter un œil sur le plan cadastral napoléonien dressé dans les années 1840 pour s’apercevoir que cette disposition a dû perdurer, à quelques détails près, jusqu’au percement de la rue des Pyrénées, qui est intervenu vers 1860.

Tracé de la rue des Pyrénées sur plan le cadastral napoléonien des années 1840

En rouge le tracé de la future rue des Pyrénées.

Plan actuel du carrefour de la rue de Ménilmontant et de la rue des Pyrénées

Un bâtiment fut alors construit pour combler le vide en lieu et place de l’ancienne cour où tournaient les carrosses. Il est fort probable que les extrémités des deux ailes du bâtiment de Moreau aient été détruites à cette occasion.

Épilogue

Nous l’avons vu, après avoir acquis en 1745 la maison et ses deux jardins, le couple Vénérony/Carré de Baudouin, par l’achat de terrains et de maisons en 1751, 1755 et 1756, agrandirent la propriété à l’Est.

Après l’acquisition des 50 perches des héritiers Souchet et l’échange effectué avec Mathias de Ré, ils purent enfin rêver à élever leur « folie », prenant appui sur un des bâtiments qu’ils trouvèrent lors de leur achat initial.

Même si nous n’en avons pas la certitude absolue, il est très fortement probable qu’ils firent ensuite appel à Pierre-Louis Moreau, dès les mois qui suivirent, au printemps 1757, à son retour d’Italie.

Un acte de vente de 1765, d’une maison mitoyenne, mentionne déjà comme tenant « la grande maison de Mme de Montandon ».

Denis Goguet


[ 1 ] « Belleville histoire d’une localité parisienne pendant la révolution », pages 57 à 61. Editions Schemit 1912.
[ 2 ] « Le site Carré-de-Beaudouin » Trois cents ans d’histoire d’un lieu inspiré de Ménilmontant Bulletin n° 35 (3è trimestre 2006) de l’AHAV p 10 à 14.
[ 3 ] « Le Pavillon Carré de Baudouin » Ouvrage collectif de l’AAVP « le XX ème arrondissement la Montagne à Paris » pages 38 à 42.
[ 4 ] « Ménilmontant en goguettes » A l’aube du mouvement ouvrier (1815-1850) Bulletin n° 38 (4è trimestre 2007) p 51.
[ 5 ] Arch.nat., MC/ET/XXXVII/109.
[ 6 ] Arch.nat., MC/ET/LXXII/305.

[ 7 ] Arch.nat., S//2538.
[ 8 ] Arch.nat., MC/ET/XXXVII/89.

[ 9 ] Arch.nat., Z/2/1324.
[ 10 ] Arch.nat., MC/ET/XXXVII/94.
[ 11 ] Outre l’article précédemment cité en note 3, signalons : « A la rencontre du Public, l’hôtel de Chavannes de Pierre-Louis Moreau (1759) » in Annales du Centre Ledoux Tome VIII Université Paris I Panthéon Sorbonne et « Pierre-Louis Moreau et la Seine » p 79 à 92 de l’ouvrage collectif de l’AAVP « L’urbanisme parisien au siècle des lumières ».
[ 12 ] « Le Pavillon Carré de Baudouin » Ouvrage collectif de l’AAVP « le XX ème arrondissement la Montagne à Paris » p 38.
[ 13 ] ibidem p 39.
[ 14 ] Arch.nat., MC/ET/XXXVII/103.
[ 15 ] ibidem.
[ 16 ] Arch.nat., Z/1j/1313 20.