LES HISTOIRES DU PÈRE DENIS

Vue de Paris prise
des hauteurs de Belleville

par Charles-Léopold de Grevenbroeck

Seconde partie
“Un moulin ou deux moulins ?”

« Vue de Paris prise des hauteurs de Belleville », par Charles de Grevenbroeck

«Vue de Paris prise des hauteurs de Belleville», par Charles de Grevenbroeck

Au premier plan de sa vue cavalière, Grevenbroeck peint un moulin.
Il suspend son chevalet plus qu’il ne le plante, devant la ferme de Savy ou Savies [ 1 ] au niveau d’une pièce de terre de 4 arpents [ 2 ] connue pour avoir été le théâtre, comme d’autres parcelles bellevilloises, à la fin des années 1730, d’un combat de fiefs. A ma droite, le fief ecclésiastique du Prieuré de Saint Martin des Champs ; à ma gauche, le fief laïque de Marcadé qui dénie au premier l’antériorité de la
propriété de ces 4 arpents et bien sûr la collecte des impôts afférents. Ces joutes judiciaires qui pouvaient durer plusieurs décennies sont précieuses car elles délivrent en quelques documents une histoire très détaillée d’un lieu précis.

Un premier moulin en 1683-1684

C’est ainsi, que l’on apprend dans un mémoire rédigé pour l’occasion par la partie accusatrice en 1745 [ 3 ] qu’un bail à cens a été conclu le 22 janvier 1683 entre Saint Martin des Champs et le Sieur Jean DeLavallée, marchand meunier et sa femme Marie Chaudron [ 4 ] pour la moitié de cette parcelle, soit 2 arpents (dont une partie borde la rue de Belleville à Paris) à raison de 30 livres par an et par arpent.
DeLavallée et sa femme : « promettent et s’obligent d’y faire bastir et construire dans le cour de la première année de la dite jouissance à leurs frais et dépens un moulin à vent maniable et habitable avec ses tournants et travaillant pour faire le bled et farine et pour ces effets auront la faculté de fouiller sous les dits deux arpents de terre pour enlever à leurs frais les pierres… pour en faire le plâtre ».

Un second bail est signé le 29 mai de la même année par les mêmes (sauf la dame Chaudron, qui déclare ne savoir ni écrire ni signer) pour la deuxième parcelle de deux arpents qui borde toujours la rue de Belleville à Paris, ce qui signifie que le découpage s’est effectué dans le sens Nord/Sud et non Est/Ouest (un découpage en hache semble peu probable) et l’on ne parle alors plus de moulin ni de pierre à plâtre.

Plan parcellaire de la Ville de Paris (2013) détail

Plan parcellaire de la Ville de Paris (2013) détail. [ 5 ]

Deux moulins dans les années 1730

Le plan de Roussel de 1730 [ 6 ] est, à ma connaissance, le premier qui montre le moulin de l’année 1683-1684 (sans doute le moulin Vieux) accompagné d’un second, le moulin Neuf, bâti entre 1684 et 1698.

Plan de Roussel (1730) détail

Plan de Roussel (1730) détail

On repère dans l’angle haut à gauche, le chemin de Belleville à Paris (actuelle rue de Belleville). Le chemin qui part dans l’angle est le chemin de Belleville à St Laurent (actuelle rue Rébeval). Le sentier qui descend au centre de haut en bas est celui des Nonnains (rue de la Mare) qui s’en va rejoindre la rue de Ménilmontant (chemin de Ménilmontant). Un moment parallèle en haut à ce dernier, est le chemin des Rigonnes (rue des Rigoles). La sente bordée de haies qui part de la rue de la Mare et qui va en direction d’une carrière près du lieu-dit de l’Orillon, à travers les vignes et les champs de blé est la rue des Envierges. La ruelle qui deviendra la rue Piat n’est pas ici représentée.

En 1736, la très belle gravure de Philippe-Nicolas Milcent [ 7 ] dont nous aurons l’occasion de reparler, propose une vue semblable à celle de Grevenbroeck mais présente, toujours dressés fièrement sur leur pied de maçonnerie, deux moulins.

Gravure de Philippe-Nicolas Milcent (1736) détail

Gravure de Philippe-Nicolas Milcent (1736) détail

Jean Leclère, maitre plastrier

Le 30 novembre 1737, Simon Dapougny, qui avait acquis en 1695 les 4 arpents du meunier Jean DeLaval(ée) et de Marie Chaudron les revend (sous–bail) au Sieur Jean Leclère, maitre plastrier, pour la rondelette somme de 25 000 livres, charge au Sieur Leclère de verser annuellement au Prieuré de Saint Martin des Champs le loyer de 120 livres toujours exigible.
Les 4 arpents de 1737 sont bien différents de ceux de 1683. En plus des confortables revenus qu’il envisage de tirer de l’exploitation de la carrière, Jean Leclère peut compter sur les loyers des deux moulins. C’est cette belle somme de 25 000 livres qui attise les convoitises du fief de Marcadé et déclenche les hostilités car, plus que la collecte du cens (taxe locative), les seigneuries amassaient
de solides revenus lors des changements de propriétaires (droits de lods et vente).

Un événement tragique [ 8 ] survient à cet endroit le 15 septembre 1738 : on découvre au fond de la carrière de Jean Leclère, au pied des deux moulins, le cadavre d’un enfant de 12 ans. Ce drame nous permet d’apprendre, que le meunier des deux moulins se nomme Denis Thouin, que sa femme Marie Sénéchal est veuve du meunier Charles Sénéchal [ 9 ] et qu’un cabaret se trouve à cet endroit [ 10 ].

La scène représentée sur la gravure de Milcent n’est donc pas d’opérette, et bien que nous ne connaissions pas aujourd’hui, ni l’enseigne, ni le locataire des lieux (peut être Thouin cumula un temps les emplois de meunier et de cabaretier), on pouvait ici, au moins à partir de 1736 et au moins jusqu’en septembre 1738, vider quelques chopines de vin clairet et danser au son du violon. On remarque, en bas à gauche de la gravure, le cabaretier – ou son garçon – qui sort du pied en maçonnerie du moulin qui faisait souvent office de cave.

Gravure de Philippe-Nicolas Milcent (1736) détail bas-gauche

Gravure de Philippe-Nicolas Milcent (1736) détail bas-gauche (photo DG)

L’année suivante, le vendredi 18 septembre 1739, « environ les quatre à cinq heures », Françoise Picard, femme et procuratrice de Jean Leclère, « …propriétaire d’une pièce de terre contenant quatre arpents sur laquelle sont bâties une maison et 2 moulins à vent situés sur la montagne le long du grand chemin allant de Paris à Belleville… » se rend à la Prévôté de Belleville [ 11 ]. Elle « fait plainte à l’encontre de certain quidams à elle inconnue… (lesquels font)… des découches sur la pièce de terre de la plaignante au pied d’un de ses moulins et en tire de la terre glaise [ 12 ] qu’ils font conduire à Paris de telle sorte qu’en continuant cette fouille et entreprise la butte du dit moulin pourrait couler, à la suite des injures de l’hiver… pareille fouille laquelle étant continuée ferait un tort considérable à l’un de leurs moulins et même par la suite pourrait en occasionner la chute par les motifs ci-dessus expliqués. »

L’hiver 1739-1740 fut très froid à Paris. On compta du mois d’octobre 1739 au mois de mars 1740, 75 jours de gelées dont 22 consécutifs. De plus, de 1738 à 1740, suite à des printemps très pluvieux, les mauvaises récoltes engendrent famines, épidémies et révoltes. Le pain se
vend à 3 sous la livre.

Dans les années 1740, toujours deux moulins

Le 27 octobre 1740, Jean Leclère et Françoise Picard louent à Jean Frédérique Dumoutier, meunier demeurant à Saint Ouen deux moulins « vulgairement nommés les Moulins de Savy ».

Mais si l’on en croit le plan de Delagrive de 1740 (il serait cependant naïf et vain de vouloir dater trop précisément ce type de plan, qui demandait souvent plus d’une année de travail), le moulin (sans doute le Neuf) n’eut pas trop à souffrir des « injures de l’hiver » et de la pioche des carriers.

Plan de Delagrive (1740) détail

Plan de Delagrive (1740) détail

Les juristes représentant le fief de Marcadé espèrent, dans un document daté du 19 mai 1741 [ 13 ], faire condamner le prieur commendataire de Saint Martin des Champs pour récupérer entre autres pièces de terre les : « … quatre arpents cy devant baillés à rente non rachetable à Jean Delaval, sur lesquels ont été bâtis une maison et deux moulins à vent, tenants au petit chemin qui est le long du dit hostel de Savy. »

Si le passé composé de la phrase peut être sujet à caution, il n’y a en revanche aucun doute sur la présence des deux moulins sur le plan terrier de 1745 [ 14 ], établi à la demande de Saint Martin des Champs.

Plan terrier Arch. nat., N/III/Seine/538/1 (1745) détail.

Plan terrier Arch. nat., N/III/Seine/538/1 (1745) détail. La légende inscrite au-dessus et en dessous de la maison et des 2 moulins : « Moulins, maison et écurie de la succession de Jean Leclère ».

Décès de Jean Leclère

Jean Leclère meurt le 9 novembre 1742 en se noyant dans le puits du jardin de ses parents (parcelle n° 31, en rouge) actuel n°115 de la rue du Faubourg du Temple. Son père Robert Leclère raconte à la prévôté : « …que ce jourd’hui son fils, ecuyer major de la milice bourgeoise de Paris s’étant levé sur les 7 heures du matin il a déjeuné chez le comparant et ensuite a été pour visiter ses chevaux et équipages et comme depuis la mort de sa femme il lui venait souvent des étourdissements ou vapeur il est arrivé que s’étant apparemment assis sur le bord du puits, les vapeurs lui ayant prises, il est tombé dans le dit puits… »

Sa femme Françoise Picard l’avait précédé dans l’au-delà, au début de novembre de l’année 1741 [ 15 ].

Le corps est transporté dans sa maison, rue de la Haute-courtille, à l’enseigne du Grand Cerf (actuel 121 de la rue du Faubourg du Temple), qu’il avait acquise en mars 1740. C’est la parcelle n°35 (en bleu) du plan terrier de la censive de l’Archevêché. On repère au premier plan à droite un long bâtiment : l’écurie de 11 toises de long (plus de 21 mètres) pour laquelle il avait requis une autorisation de travaux, accordée le 27 novembre 1741.

Plan de la censive de l’Archevêché (1786) détail

Plan de la censive de l’Archevêché (1786) détail (photo DG)

Plan parcellaire de Paris (2013) détail

Plan parcellaire de Paris (2013) détail

Plan de la maison de Jean Leclère rue de la Haute-Courtille

Plan de la maison de Jean Leclère rue de la Haute-Courtille, alors n° 15 BV (pour Belleville) Arch.nat., Z//2/271/B (photo DG)

Robert Leclère assiste le prévôt qui appose les scellés sur les coffres et armoires et lui remet les clefs. Suit un descriptif de la chambre du défunt : « …une tapisserie de point de hongrie faisant le tour de la dite chambre… une paillasse avec les quatre rideaux du lit… les dits rideaux de serge bleu ornés de rubans jaunes, un christ dans son cadre et sur sa croix de bois doré un tableau représentant une descente de croix,… un autre le baptême par St Jean, un autre la naissance du sauveur, un autre l’ascension, un autre St François et plusieurs autres petits de différents sujets de dévotion, un miroir d’environ deux pieds de hauts sur quinze pouces de large, un fauteuil et six chaises de tapisserie, deux chenets à pomme de cuivre et l’épincette de fer, une commode de bois de noyer dont les tiroirs de laquelle nous avons
trouvé ouverts et dans le premier desquels il ne s’est rien trouvé, dans celui du milieu il s’est trouvé un habit et veste et une paire de bas de soie à l’usage du défunt, dans celui d’en bas un corset et une jupe de tulle blanche à usage de femme puis s’est trouvé un vieux manteau rouge et un chapeau à l’usage du défunt puis deux vieilles perruques… »

Comme Robert Leclère souffre d’infirmités, son fils Jean Claude Leclaire (il signe ainsi), qui habite la rue Saint Maur, prendra soin des scellés.

La succession de Jean Leclère, riche habitant de Belleville est délicate. Un litige portant sur la livraison de fers à chevaux et le pansement des mêmes animaux, du 12 novembre 1741 jusqu’à son décès, trouvera une issue à l’amiable le 13 mai 1743 [ 16 ].

Les plans terriers de 1745 et 1758

Un plan terrier, postérieur à l’année 1745 [ 17 ], présente toujours deux moulins. Le texte écrit sous la lettre B indique : « cette pièce de terre contenant 4 arpents et devait 120 livres de rente qui sont perdues si on ne retrouve le contrat de Bail à rente. Cette terre est au ¾ fouillée ».

Plan terrier Arch.nat., N/III/Seine/538/2 (1745) détail

Plan terrier Arch.nat., N/III/Seine/538/2 (1745) détail

Ce plan semble avoir été dressé au moins à partir des années 1745 pour les raisons suivantes. La légende, qui semble contemporaine du plan, indique : « D.I.E. Bordé de rouge sont les fontis, cloches et éboulements qui sont… depuis 1745 causés par les fouilles dans les carrières. Comme F pour Cochois, G par le même, L pour le déffunt Boudain et depuis par le dit Cochois ».

Une annonce du journal Affiches de Paris du 31 juillet 1747 propose à la vente : « Emplacement propre à bâtir, terres, prez, vignes héritages, et carrières à plâtre situés sur le chemin de Ménilmontant lieu dit l’Oreillon… contenant demi-arpent ou environ de la totalité de six arpents ou environ de terre à l’entrée de la dite place et à l’entour d’icelle… d’une carrière à plâtre près la dite place ou masure, à coté de laquelle carrière sont trois fours à plâtre, le tout saisi réellement sur défunt Jean Boudin ».

Jean Boudin, qui avait acquis ces 6 arpents le 14 juin 1707 [ 18 ], meurt en 1745. Sur certains plans terriers, le chemin qui, de la rue de Ménilmontant menait à ses carrières, est nommé chemin Boudin (actuelle rue Julien Lacroix pour son tronçon, rue de Ménilmontant rue des Couronnes).