LES HISTOIRES DU PÈRE MAXIME

Léon Gaumont, Mgr Maillet, Suzy Prim, Michel Etcheverry…, les tombes de ces vedettes du cimetière ex-communal ouvrent aussi des pages de la chronique locale, voire de l’histoire de Belleville. Ces défunts, en effet, eurent, chacun à sa façon, une partie de leur vie directement liée aux jours de notre chère « montagne » de l’Est parisien.
C’est dans cet esprit de découverte bien précis que nous proposons ici une visite de la petite nécropole de la rue du Télégraphe. Le parcours que nous suivrons s’arrêtera devant les sépultures de personnes beaucoup moins connues et qui furent pourtant des figures de Bellevillois tout à fait notables…

 

Un parcours choisi dans
le cimetière de Belleville
Chroniques bellevilloises à tombeau ouvert

par Maxime Braquet

2ème partie
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Cimetière de Belleville - 04 - Plan

Les pastilles marquent les sépultures de :

4. Les Dénoyez
5. Pommier
6. Cony
7. Etcheverry

1. Bordier-Faucheur ; Graindorge / 2. Delouvain / 3. Mallessard / 8. Mgr Maillet 9. / Abbé Delsinne / 10. Bombois / 11. Gaumont ; Boulouque / 12. Grébauval / 13. Jandelle / 14. Fagus / 15. Jacomin / 16. Marcopoulos / 17. Prim / Pastille bleu : Monument aux gardes républicains

La numérotation donne l’ordre de parcours.

 

Point 4 : le carré Dénoyez  
Le carré Dénoyez au cimetière de BellevilleLa palme de la notoriété dans l’essaim des vénérables tombes qu’abrite ce quartier originel du cimetière de Belleville revient sans conteste à la sépulture Dénoyez. Le nom, également, n’apparaît que là dans l’enceinte mais se lit quatre fois car cette tombe, autre originalité absolue, est en fait un quatuor de tombes disposées sur deux rangées et entourées d’une grille de ferronnerie. Le chapiteau à l’antique coiffant les stèles et la maigreur des pierres tombales illustrent, avec la clôture, un style funéraire caractéristique du premier tiers du XIXe siècle. Cela atteste du même coup l’ancienneté des morts allongés ici. Une des stèles indique au reste la date de décès 1807 (10). Très probablement sommes-nous ici devant les tout premiers trous – ou presque – creusés dans le sol du cimetière.
Le carré Dénoyez au cimetière de BellevilleQui sont ces gens ? Par chance, les inscriptions se lisent assez facilement. On a, en deuxième ligne, les parents, Gilles Dénoyez et sa femme, Marie Geneviève Bergée ; devant, les enfants, Jean-Claude Dénoyez (1776 ?-1830) et sa compagne, Nicole Françoise Faucheur – encore un Faucheur ! C’est précisément d’eux que tire son appellation la rue Dénoyez, au pied de la rue de Belleville, si « branchée » aujourd’hui, si abondamment photographiée par les touristes, en raison des fresques et autres graphes « street art » qui l’ornent sur toute une partie de son parcours. Dénoyez, en vérité, c’était le nom de tout un lignage de cabaretiers locaux. Gilles et Marie-Geneviève, deux décennies avant la Révolution française, avaient fondé un établissement de renom dans le haut de la rue du Faubourg-du-Temple et titré Le Grand Saint-Martin. Sous la Révolution même, le couple donna à ce cabaret une réplique parfaitement homonyme et ouverte cette fois au 10 de la rue de Belleville. Elle connut encore plus de succès. Jean-Claude acquit pour sa part en 1811 un troisième cabaret fameux : La Vielleuse – laquelle enseigne subsiste aujourd’hui encore, au 2 de la rue de Belleville, au fronton d’une brasserie moderne. D’autres Dénoyez taverniers, neveux ou cousins, seraient à citer mais ils n’ont pas eu le bon esprit de se faire inhumer dans l‘enceinte de la rue du Télégraphe.

Rue DénoyezPeut-être originaire de Normandie (Orne) (11) , cette famille à l’arbre généalogique fort ramifié verra ses premiers représentants sur la colline de Belleville s’installer là – d’abord dans la partie la plus basse du pays au contact de Paris, vers l’Ouest, qu’on appelait la Courtille – à la toute fin du XVIIe siècle et, progressivement, leurs continuateurs vont se tailler sur place un empire cabaretier. Au cours de la première moitié du XIXe, le nom « Dénoyez » devient, c’est tout dire, une façon symbolique de désigner Belleville en un temps où la renommée du pays – sa partie occidentale – est celle d’une terre presque tout entière vouée aux loisirs, à la distraction et aux plaisirs, dont la boisson, pas toujours, hélas ! consommée avec la modération souhaitable (12) . Un eldorado du dimanche et des jours chômés pour les classes populaires – mais pas seulement – de la société parisienne. « On ne s’amuse vraiment que chez Dénoyez », proclamait d’ailleurs un slogan publicitaire de l’époque (13) . Au sein des années 1830-1840, c’est dans les salons du Grand Saint-Martin (14) du 10, rue de Belleville et devant les portes de l’établissement que s’ordonnait chaque année, aux heures terminales du carnaval, le plus tapageur – scandaleux, disaient ses détracteurs –, le plus massivement fréquenté, des défilés de masques qui se pouvaient voir en France et, en tout cas, dans le grand Paris en son âge romantique. La « descente de la Courtille », que s’appelait le phénomène ; Hugo, Musset, Balzac et d’autres plumes illustres contemporaines l’ont rapporté dans leurs écrits, Maupassant, Vallès… l’évoqueront plus tard. Mais, bref, Dénoyez, c’est une page à part entière de la chronique bellevilloise. Et même de l’histoire tout court : Gilles fut mêlé aux évènements qui, localement, préparèrent la Révolution de 1789 et fit partie du premier bureau municipal de Belleville. Jean-Claude, lui aussi conseiller à la mairie, fut en outre officier dans la garde nationale bellevilloise et participa comme tel, en 1814, aux combats de défense de Paris contre les armées étrangères victorieuses de Napoléon.
Avec tout ça, il faut regretter que l’administration du cimetière ne signale pas le « carré Dénoyez » sur son plan de la nécropole. Il mérite cette publicité autant que les tombes Gaumont ou Maillet auxquelles nous allons bientôt rendre visite.

 

Point 5 : le caveau Pommier
Tout compte fait, il y a peu de caveaux dans le cimetière bellevillois et presque pas de mausolées ni de ces tombes de m’as-tu-vu-dans-mon-joli-cercueil (merci pour le mot, Georges Brassens !) comme le Père-Lachaise en regorge par contre. Nous présumons, nous n’avons pas de preuve formelle mais c’est fort plausible, que le Pommier titulaire (en association avec Rigaux) de cette funéraire demeure pourrait être Charles-François Pommier (1797-1855), un contemporain des enfants Dénoyez. Pas n’importe quel citoyen, du reste, puisqu’il s’agit d’un maire.
Plusieurs fois nommé à ce poste (15), entre 1833 et 1848, puis de 1850 à 1853, ce Pommier mettra en exécution une série de travaux qui modifieront sensiblement les conditions de vie à Belleville, comme le pavage et l’éclairage au gaz des rues principales de la localité ainsi que la construction d’un hospice de vieillards dans le nord de la rue Pelleport. C’est lui encore qui présidera à la conversion de L’Ile d’amour en hôtel de ville (voir à Delouvain) et, enfin, qui préparera le chantier d’édification de la nouvelle église Saint-Jean-Baptiste.

 

Avec Pommier s’achève le « tir groupé » de tombes correspondant au premier âge du cimetière et, en même temps, aux dernières heures encore villageoises de Belleville. L’accord entre topologie et chronologie s’arrête en 1860. En concevant le parcours de cette deuxième partie de la visite, nous avons plus eu le souci d’économiser les pas que d’opérer des rapprochements thématiques.

 

Point 6 : Gaston Cony
Epigraphe de Gaston Cony au cimetière de BellevilleQuestions mise en vue et originalité, il n’y a pas de stèle plus remarquable dans l’enceinte. Et spirituelle avec ça.
En haut, les armes d’un art théâtral, ce qui pointe déjà vers l’horizon professionnel du défunt maître de céans. L’épigraphe qui vient dessous précise sans délai sa qualité artistique (voir photo ci-incrustée). C’est signé : Gaston Cony.
Cet homme (1891-1983) a sûrement fait le bonheur de quatre générations d’enfants de Belleville – et de la Villette aussi – puisqu’il a animé pendant tout ce temps l’un des deux théâtres de marionnettes (on dit « castelet » dans le métier) du parc des Buttes-Chaumont, le plus ancien, ouvert en 1892, campé en bordure de l’allée qui longe la rue Botzaris : Guignol de Paris, telle est son enseigne, encore actuelle. Pour lui, Gaston a écrit une profusion de pièces (16) .

Les Cony père et fils sur une carte postale publicitaire du castelet - © Collection privée

Les Cony père et fils sur une carte postale publicitaire du castelet – © Collection privée

Il fut aussi un militant de son art, organisateur de la profession, vulgarisateur de ses techniques dans des revues spécialisées, apôtre de l’introduction des marionnettes dans les salles de cours à l’école communale, comme outil pédagogique.
Gaston habita presque toute sa longue vie à Ménilmontant. Son fils Gérard, qui l’a toujours assisté, lui succéda en 1983 à la direction du Guignol de Paris. Au moment de partir en retraite, vingt-cinq ans plus tard, il confia les clés du castelet à Baptiste Rank, héritier d’une autre famille de passionnés de l’art marionnettiste.

 

Point 7 : Michel Etcheverry (1919-1999)
Michel EtcheverrySobre tombe, à l’image de la personnalité de son occupant. Encore une étoile du théâtre, pour les grands enfants en l’occurrence. Sociétaire de la Comédie-Française de 1961 à 1984, il fut serviteur des grands textes classiques aussi bien que modernes, de Shakespeare à Audiberti. Excellent tragédien, ce Basque joua aussi au cinéma et à la télévision ; on garde ainsi mieux en mémoire sa silhouette mince et élancée, son port aristocratique, son visage émacié, la relative dureté de ses traits et sa voix profonde, timbrée, presque lyrique, à la diction parfaite, avec une pointe d’accent du Sud-Ouest.
Michel Etcheverry noua dès 1947 de solides liens avec le 20e arrondissement. Habitant de la rue du Borrégo, il appuya l’initiative d’un groupe de jeunes et du père jésuite Etienne Thouvenin (de l’œuvre Notre-Dame-des-Otages) pour la fondation dans le quartier d’une Maison de la culture. Celle-ci verra le jour en 1960 sous le nom des Hauts-de-Belleville et continue de fonctionner de nos jours (17)
Michel Etcheverry en assuma plusieurs années la présidence.
Agnostique et tout à la fois mystique – ça arrive – , il assura d’autre part la voix de récitant dans la légendaire représentation annuelle de La Passion (de Jésus-Christ) au non moins connu Théâtre de Ménilmontant.

À suivre…

Notes

10. Elle concerne Gilles Dénoyez. Le cimetière de Belleville n’étant entré en service qu’en 1808, le corps de Gilles fut nécessairement enterré tout d’abord ailleurs, sans doute au cimetière paroissial, avant d’être transféré ici.
11. Selon les recherches de notre confrère historien et ami Denis Goguet
12. Cette réputation est très différente de celle que se fera Belleville dans la seconde partie du XIXe siècle. A ladite époque, c’en est fini du paradis des guinguettes, ces cabarets de campagne ; il est bien révolu, l’âge d’or de la Courtille et, le « gai Paris », c’est ailleurs qu’il préfère désormais trouver ses plaisirs, dans le grand Montmartre, notamment. L’atmosphère du Belleville d’après 1860, elle est plutôt industrielle ; le vieux bourg semi-rural a mué principalement en une cité ouvrière aux rébellions craintes et décriées par la bonne société.
13. Les établissements Dénoyez avaient malgré tout des concurrents sérieux, la maison Favié, par exemple, qui ouvrait juste en face du Grand Saint-Martin, au 13 de la rue de Belleville.
14. A ces dates, la direction du Grand Saint-Martin reposait dans les mains d’un cousin issu de germain de Jean-Claude – qui n’eut pas d’enfants – : Jean-Gilles Dénoyez. C’est lui qui, au 8, rue de Belleville, de l’autre côté de la rue Dénoyez, installera vers 1848 un bal, Les Folies-Belleville, appelé à devenir à son tour glorieux comme café-théâtre-concert, salle de réunions publiques, music-hall et enfin cinéma. C’est aujourd’hui, hélas ! oui, hélas ! d’une certaine façon, une supérette du groupe Carrefour.
15. Jusqu’en 1867, en France, le choix des maires de communes de moins de 5 000 habitants ne dépendait pas d’un vote mais de la décision du préfet. Les conseillers municipaux étaient pour leur part élus parmi les citoyens les plus imposables : les Dénoyez et les Delouvain, à Belleville, en faisaient partie.
16. Pendant la Première Guerre mondiale, il fit jouer des rôles patriotiques à Guignol, ce qui valut à Gaston l’hommage d’un poème du grand Apollinaire – adorateur des marionnettes -,
Guignol poilu (Recueil de documents Cony, à la BNF).
17. 43-45, rue du Borrégo, quasiment adossée à la villa des Otages (voir au point « Monument des gardes républicains »).