LES HISTOIRES DU PÈRE MAXIME

Léon Gaumont, Mgr Maillet, Suzy Prim, Michel Etcheverry…, les tombes de ces vedettes du cimetière ex-communal ouvrent aussi des pages de la chronique locale, voire de l’histoire de Belleville. Ces défunts, en effet, eurent, chacun à sa façon, une partie de leur vie directement liée aux jours de notre chère « montagne » de l’Est parisien.
C’est dans cet esprit de découverte bien précis que nous proposons ici une visite de la petite nécropole de la rue du Télégraphe. Le parcours que nous suivrons s’arrêtera devant les sépultures de personnes beaucoup moins connues et qui furent pourtant des figures de Bellevillois tout à fait notables…

 

Un parcours choisi dans
le cimetière de Belleville
Chroniques bellevilloises à tombeau ouvert

par Maxime Braquet

4ème partie
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Cimetière de Belleville - 04 - Plan

Les pastilles marquent les sépultures de :

13. Jandelle
14. Fagus
15. Jacomin
16. Marcopoulos
17. Prim

1. Bordier-Faucheur ; Graindorge / 2. Delouvain / 3. Mallessard / 4. Les Dénoyez / 5. Pommier / 6. Cony / 7. Etcheverry / 8. Mgr Maillet / 9. Abbé Delsinne / 10. Bombois / 11. Gaumont ; Boulouque / 12 . Grébauval / Pastille bleu : Monument aux gardes républicains

La numérotation donne l’ordre de parcours.

 

Point 13 : Jandelle 

Autre tombe que l’œil ne risque pas de manquer dans l’environnement. Une manière de petit mausolée en forme de temple mi-celtique, mi-phénicien, surélevé par un piédestal. Cette singularité de la construction a sans doute été voulue pour souligner la qualité professionnelle des occupants dans leur vivant : entrepreneurs de maçonnerie et architectes. D’un renom certain au demeurant car Emile-Pierre Jandelle (1864-1909), pour le citer en particulier, dessina les plans d’un café-concert des Grands Boulevard très fréquenté à la fin du XIXe siècle, le Parisiana. La famille Jandelle, comme propriétaire foncier de longue date et résidente, a transmis son nom à une venelle semi-privée de la rue Rébeval (n° 53). Dans un large cercle autour de ce point, jusqu’à la rue de Bellevue, il est intéressant de relever l’inscription de ce patronyme au niveau de la porte d’entrée d’une bonne douzaine d’immeubles. Après 1860 – et jusqu’à 1914 environ – , la pratique s’institua en effet de la signature en façade des travaux par les architectes et les entrepreneurs.

 

Point 14 : Georges Faillet dit Fagus

Georges Faillet dit Fagus

Portrait du poète par Tristan Kjlingsor, vers 1914. © Coll. particulière.

Il faut se crever les yeux pour déchiffrer le nom « Faillet » tant la tombe est mal entretenue. Abandonnée, certainement, en déshérence tout comme la mémoire du poète Fagus (1872-1933) aujourd’hui. Il appartint pourtant au gotha littéraire de son époque et figure un emblème de l’école symboliste. Séide du poète Pierre-Jean Toulet et du peintre Tristan Klingsor, il côtoya aussi le musicien Arthur Honegger, qui composa en son honneur une Chanson de Fagus pour soprano, chœur mixte et piano. Rebelle anarchisant et libre-penseur dans sa jeunesse, il atteignit le terme de sa vie, ravagée par l’alcool, dans un climat mental de mysticisme catholique teinté de royalisme. Cette errance peut, hélas ! expliquer l’oubli.
Ses liens avec Belleville ne font aucun doute. Ils sont d’ailleurs familiaux. Son père, Eugène Faillet (1840-1912), communard éminent, proche d’Eugène Varlin, fut un militant socialiste très en vue dans les quartiers de notre butte entre 1880 et 1912, élu à plusieurs reprises conseiller municipal. Il habita à Ménilmontant puis au 19, boulevard de la Villette, qui constitua très probablement le toit du poète, adolescent. Dans Testament de ma première jeunesse (1898), Fagus écrit en tout cas ces vers :

« C’est Chloris en court jupon
Et Mélibée en casquette
Qui jouent des mains et coquettent
Sous la lune, aux Buttes-Chaumont
C’est la plastique en paillons
Des volumineux athlètes
Qu’émoussent les populations
Boulevard de la Villette. »

Un amour commun des chats abandonnés, un certain goût pour la solitude et quelque aversion misanthropique rapprochèrent beaucoup le poète du quasi-ermite Paul Léautaud. Celui-ci fut présent le jour – 17 novembre 1933 – où l’on mit son ami dans la terre du cimetière de Belleville, à l’endroit exact où nous nous tenons. Il rapporte la scène d’obsèques dans une page de son fameux Journal littéraire : « Cimetière de Belleville, rue du Télégraphe, la rue la plus haute de Paris, me dit Deffoux (25). Il a plu à torrent jusqu’à 11 heures. Nous pataugeons dans le sol trempé. Un caveau frais ouvert, dont la maçonnerie est encore à faire. On y descend le cercueil. L’eau bénite, et on s’en va. Sur le cercueil, un immense crucifix de cuivre doré. » Ce crucifix, vous le constatez, a disparu de la tombe, où figure – se devine plutôt – seulement aujourd’hui une croix classique en léger relief. En regardant de près, vraiment de très près, on discerne, à la croisée des montant et traverse du symbole chrétien, la gravure insolite d’un svastika (26). En 1933, un porte-devise posé à côté sur la dalle donnait à lire le vers ci-après : « Stat crux dim volvitur orbis. » L’un et l’autre rappellent le frontispice qui avait orné la publication de l’un des meilleurs poèmes de Fagus, Ixion (1903).

 

Point 15 : Emmanuel Jacomin

Emmanuel Jacomin

© Médiathèque Marguerite-Duras, fond « Découverte de l’Est parisien » ; collection du magazine 75/20.

Cela paraîtra peut-être un détail pour vous, mais nous n’imaginions pas la visite que nous entreprenons là sans marquer une halte devant cette tombe banale d’un homme effacé auquel, en tant qu’historien de Belleville, nous devons beaucoup la passion de chercheur qui nous anime. Cet érudit amateur et savant par plaisir est l’un de nos modèles. Emmanuel Jacomin (1908-1983) a été sans conteste le plus grand connaisseur du passé de notre colline du Moyen Âge au XVIIIe siècle. Il a accompli un défrichage méticuleux et proprement ahurissant des vieilles archives. Avec son ami Clément Lépidis, chantre littéraire de notre colline, il est l’auteur d’un livre, Belleville (éd. Veyrier, 1975), qui fait référence dans son domaine et dont la lecture s’impose à tous les simples curieux de connaître les modes de vie d’hier en notre localité parisienne. Emmanuel, modeste employé d’une compagnie d’assurances, habitait une maisonnette de la villa de Bellevue, sous la place des Fêtes.

 

Point 16 : Jean Marcopoulos (1923-1953)

Jean Marcopoulos

© DR

On annonçait tout à l’heure la tombe d’un Petit Chanteur à la croix de bois, la voici. Jean Marcopoulos, poulbot bellevillois, fut chef de partie soprano au sein de la patrouille Vincent-d’Indy. Avec sa voie d’adulte, des talents de fantaisiste et de charmeur, en raccourcissant enfin pour la scène son nom en Marco, il devint à partir de 1947 l’une des vedettes du légendaire orchestre de variétés de Jacques Hélian, précurseur de notre Splendid. Il aurait même dû développer une brillante carrière si un tragique accident de voiture n’avait brusquement arrêté sa vie. Auteur de chansons aussi, il a notamment laissé ces vers : « Il avait croqué une poignée de grains de café / Depuis il était très très très énervé / Il n’arrêtait plus de trotter à travers les rues / Il n’arrêtait plus d’chanter comme un perdu », qu’on voudra bien entendre ici afin de ne pas trop sortir de la visite que nous rendons à sa demeure post mortem avec une tête d’enterrement.

 

Le moment de boucler notre parcours de visite arrive en deux temps.
Stationnons d’abord devant la sépulture d’une grande vedette des écrans français entre 1935 et 1960.

 

Point 17 : Suzy Prim (1895-1991)

Suzy Prim

Suzy grand-mère dans « Le Corps de mon ennemi », film d’Henri Verneuil, 1976. © DR

Elle aussi, c’est une enfant de notre « montagne » puisqu’elle naquit, Suzanne Mariette Arduini, au 50 de la rue de Belleville, à deux pas de l’antique Théâtre de Belleville (cour Lesage) ; ses parents y étaient acteurs lyriques. Sans doute sa destinée de comédienne fut-elle scellée dès l’adolescence car les agents de « casting » de la Gaumont la remarquèrent vers 1910 dans des petits bouts de scène et la poussèrent, pour ainsi dire en voisins, sous la verrière du studio de la cité LG. Elle tourna bientôt avec Louis Feuillade et Léonce Perret, deux autres légendes, tout comme la chère Alice Guy, du septième art naissant.
Pourtant, c’est bel et bien le théâtre – et même, à l’occasion, un certain théâtre d’avant-garde, avec le metteur en scène Aurélien Lugné-Poe, notamment – qui inspirait la jeune fille et femme, théâtre auquel elle réserva de fait presque tous ses talents dans les dix-sept premières années de sa carrière. Elle ne devint vraiment star populaire qu’avec son retour au cinéma, sa silhouette, sensuelle, d’un glamour un peu faubourien, occasionnant là, dans l’imaginaire masculin des salles de cinoche, des ravages quand elle se montrait aux côtés de Gabin, Boyer, Jouvet et Berry, dont elle fut un temps la compagne (elle tourna par ailleurs avec Danielle Darrieux et Madeleine Ozeray).
Comédienne accomplie, Suzy sut cependant ne pas tirer avantage à l’écran que de son seul physique : elle excella aussi dans des rôles de fantaisie, jouant souvent les bourgeoises un peu foldingues.

 

Et maintenant, l’ultime étape nous conduit au :

 

Monument aux gardes républicains,

seul monument que renferme l’enceinte. Sans conteste, il illustre une page de l’histoire de Belleville mais une page peu glorieuse, sombre et lamentable au contraire, qu’on souhaiterait pouvoir oublier. Le 26 mai 1871, dans les heures d’agonie de la révolution communaliste dite Commune de Paris, une foule de gens du peuple vaincus, désespérés, rendus fous de douleur et de terreur par les fusillements en masse des Versaillais, commit l’acte inexcusable et de toute façon vain de passer par les armes 50 otages dans le jardin de la cité Vincennes (villa des Otages de nos jours), rue Haxo, presque mitoyen du carré du cimetière. Au nombre des victimes figuraient des ecclésiastiques, quelques civils et surtout 40 gardes républicains : ce sont leurs noms qui ont été écrits sur les faces de l’obélisque composant le monument.

 

En guise de congé

Bien entendu, la sélection de tombes que nous avons intentionnellement opérée sur un critère défini n’a pas épuisé, cela entre dans la définition du mot « sélection », toutes les possibilités de visite de sépultures de personnalités. Celles que nous avons écartées de notre chemin ne sont de toute façon pas très nombreuses, citons :

Charles Thisse (1830-1912), sculpteur.
Jules Caillaux (1849-1916), président de la Société de l’Assistance paternelle des enfants des fabriques de fleurs de plumes.
Édouard Vallières, né Édouard Kunath (1864-1928), acteur dramatique, notamment au théâtre de L’Athénée.
Pierre-Henry Mayeux (1845-1929), architecte, professeur d’arts décoratifs à l’Ecole nationale des beaux-arts.
Albert Rossin (1871-1938), romancier et critique littéraire.
Eugène Bestaux (1878-1958), homme de lettres, traducteur multilingues, notamment du tchèque.
Charles Houvenaghel (1878-1966), musicien et acousticien, créateur d’une clarinette basse.
René Godart (1891-1971), peintre et directeur du cours de théâtre Froment.
Guillouet, trésorier de la Société d’histoire du Vieux Belleville.
Pierre Cochereau (1924-1984) est l’un des meilleurs compositeurs du XXe siècle pour l’orgue avec Duruflé et Dupré, ses maîtres, Tournemire et Widor. Titulaire des grandes orgues de la cathédrale de Paris, il y a donné des concerts d’improvisation qui sont restés légendaires, à l’égal de son enseignement dans les conservatoires. Il fut aussi facteur d’orgues.
Paul Lengellé (1908-1993), peintre officiel du ministère de l’Air sous le Front populaire, auteur de tableaux de combats aériens.

D’après le journaliste Marius Boisson, auteur de Coins et recoins de Paris, plaisant guide de promenades inédites publié en 1927 (et lisible aujourd’hui à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris), les corps d’un baron de Charnacé, d’un lieutenant-colonel Lecanel de Covaux et de Thomas-Jérôme Pérardon, courrier de l’empereur Napoléon III, sans parler d’un problématique général d’Orgoni, surgi d’Indochine, reposaient encore rue du Télégraphe à la date de sortie de l’ouvrage. Ce pourrait être un jeu de retrouver leurs sépultures quatre-vingt-dix ans après ; nous nous y sommes efforcés, mais sans résultat.

 

Notes

25. Léon Deffoux (1881-1945), journaliste de renom et essayiste littéraire. Lui aussi n’est pas inhumé dans l’enceinte et il l’aurait pourtant mérité car c’était un authentique Bellevillois de Ménilmontant.
26. Le svastika, faut-il le rappeler, n’est pas une création des nazis. Il s’agit d’un graphe symbolique à peu près universel et très ancien.