La vie c’est comme ça
Les trucs de la vie *

Il m’arrive tellement de choses dans ma vie que j’ai plus de rêve…
par Catherine

Quand j’étais petite, je rêvais avoir une belle maison, avoir les enfants, avoir un mari gentil, partir ailleurs, toujours j’ai rêvé partir ailleurs, plus loin possible, surtout en France, l’Amérique non, non, la France et peut-être aller en Inde, j’aime bien aller en Inde parce qu’il paraît l’Inde elle est jolie, des très jolis temples, très jolis, trop jolis vêtements, très jolies choses, elle a plein de choses trop jolies l’Inde, oui j’aime bien aller la voir un jour, on voit les femmes comme on voit jamais, avec les saris, avec plein de bijoux, avec plein de choses, vraiment trop trop jolies, les femmes d’Inde elles sont jolies là-bas c’est trop beau.

Je pensais travailler, oui, mais je me rappelle plus qu’est-ce que je voulais faire, mais c’était autre chose, mais je sais plus, parce qu’il m’arrive tellement de choses dans ma vie que j’ai plus de rêve, j’oublie tous mes rêves, c’est vrai, la vérité hein.

A l’âge de 16 ans j’étais mariée, on fait signer le contrat à la maison, nous, au bled le gars de la mairie il vient à la maison, pour signer le contrat, et mon père qui signe à ma place, j’étais très jeune, je connais pas mon mari, quand je l’ai vu j’ai eu peur, j’ai pleuré, j’ai pleuré, mon mari il était 45 ans, c’est très âgé lui, on a beaucoup, quatorze ans, quinze ans entre moi et lui, maintenant il est retraité ça fait trois ans ou quatre ans, cinq ans, il est longtemps retraité lui ça y est.

Après moi je suis venue ici, moi j’aime bien travailler, j’aime bien passer mon permis, et j’ai beaucoup de projets c’est vrai quand je suis venue ici, j’ai venu dans le 11e, à Paris 11e, rue Basfroi, j’habitais là-bas, je suis arrivée de Tunisie là-bas. Et après, lui, bon comme j’étais jeune, j’étais naïve, j’étais vraiment très jeune, lui ferme la porte, il me laisse à la maison, il sort. Il y a une dame elle habite à côté et comme les cloisons sont fines ici, on entend, elle m’entendait, j’étais tout le temps enfermée à la maison, elle fait toc toc à la cloison, elle me dit “Ça va ? Ça va ?” J’ai dit “Oui Madame, ça va”. “Tu peux pas sortir ?” J’ai dit “Non Madame je peux pas sortir”. Après mes rêves il est parti, y a plus de rêve après. J’étais enfermée jusqu’à j’ai avoir deux enfants, et après, doucement doucement j’ai commencé à sortir, je m’occupe de mes enfants, j’ai commencé aller les enfants à l’école.

Quand je suis en Tunisie je sais lire ou écrire en français, quand je suis venue ici j’ai tout perdu, l’arabe j’ai perdu, le français j’ai perdu, tout j’ai perdu, de toute façon j’ai rien gagné hein. La liberté.

Et je travaille après, après que j’ai divorcé avec lui j’ai travaillé, oui, je dois bosser, j’ai travaillé travaillé, oui, j’ai travaillé d’abord avec les personnes âgées, j’ai travaillé dans l’hôtel, dans les chambres, femme de chambre, après j’ai travaillé dans les bureaux, j’ai travaillé longtemps dans les bureaux, femme de ménage dans les bureaux.

J’étais divorcée, j’ai cinq enfants, j’ai même pas 20 ans quand j’ai divorcé, j’ai eu des jumeaux à un an de différence, le 29 mai, et le 28 mai, y en a une qui a 33 ans et 32 ans, une fille et un garçon.

J’ai divorcé, j’ai cherché du travail, mon mari il a pris mes enfants, il les emmène en Tunisie, il m’en laisse un, un garçon, il a pris quatre, il emmène là-bas en Tunisie. Et j’ai resté quatre ans, trois ans et demi, quatre ans je travaille, en même temps je veux récupérer mes enfants. J’allais en Tunisie récupérer mes enfants, et là-bas il sortait le pistolet pour tirer sur moi, il sortait carabine, le père de mon mari, et mes enfants les petits ils se rappellent jusqu’à maintenant, ils disent “Maman je me rappelle que t’étais plein de sang toi”. Et j’étais mince, j’étais pas grosse comme ça, et y a une cuisine, une petite fenêtre et je sors par la fenêtre de la cuisine. Il me tapait, il tire avec le pistolet. Nous y avait jamais des armes chez nous, mais dans la famille de mon mari y en avait des armes, parce qu’ils partent pour chasser, ils chassent du gibier tout ça parce qu’il y a beaucoup de terres, des animaux, et chez eux moi j’ai peur, nous y en a pas ça chez nous ça.

Ils ont pris ma maison, ils ont pris ma dot, ils ont pris tout ce que je possède là-bas, tout tout tout tout tout tout tout, et en plus ils me tapent, en plus là-bas c’est pas comme ici ils vont me taper et la police on fait une plainte mais ça sert à rien.

Mais comme mes enfants ils sont français, c’est parti là-bas au consulat, en France, et puis après j’ai récupéré mes enfants, j’ai pu les ramener en France.

Entretemps j’ai marié, je suis mariée, j’en ai un seul avec moi. J’ai une amie, elle m’a présenté mon mari, il travaille avec son mari, et après j’ai été mariée avec mon mari Zacharie, il est pakistanais, il parle français, il parle un petit peu arabe pas beaucoup, il a appris l’arabe avec moi un petit peu, et l’arabe du Coran il le connaît mieux que moi.

Avec Zacharie j’ai eu un garçon, il s’appelle Ali, il a 21 ans.

Et lui Zacharie il a un fils, parce qu’il est marié avec sa femme, et puis sa femme elle était enceinte, après il va mettre son fils au monde, et elle est morte. Elle a pas vu son fils. Avec la malaria ou je sais pas elle est morte. Elle est morte. Et c’est la maman de mon mari qui a élevé l’enfant. Après on l’a amené ici à l’âge de 15 ans. Et j’ai perdu un fils de 26 ans. Il est mort dans un accident. Il est mort dans un accident bête, il est tombé dans la salle-de-bains et il est mort.

Aujourd’hui, moi mon rêve : mes enfants qui réussissent dans la vie, ma fille ça va, mon fils ça va, mon fils ça va, lui, là, Inch’Allah il réussira dans sa vie, c’est bon.

J’ai pas envie d’une maison parce que toute ma vie j’ai fait trois maisons, mais j’ai pas eu, ils ont volé mes trois maisons. Alors j’ai pas envie. J’ai fait une maison avec mon premier mari, j’ai fait une belle maison, deux étages, j’ai construit, j’ai fait plein de choses, en Tunisie. Après que j’ai divorcé il a tout pris il m’a rien donné, oui. J’ai fait une maison, un appartement dans un immeuble, et au moment où je donne l’argent, au moment où je signe le contrat, mon frère il prend l’argent, et la maison, lui il a pas besoin, il a beaucoup, il a deux à Sousse, mon petit frère. La troisième maison, j’ai fait avec une amie là-bas, en Tunisie, la même chose, elle est partie aussi, maintenant c’est fini, j’ai plus de rêve. J’ai pas envie. C’est pour ça j’allais plus en Tunisie, c’est fini.

J’ai envie de voyager, j’y ai pensé oui, c’est vrai je vais partir en voyage oui, je vais opérer mes genoux, mettre la prothèse pour mes genoux, après ça va mieux.

Mon fils il a 33 ans, il a son travail, il a bien réussi lui-même comme il dit, et après moi je veux voyager, mon mari il a dit ça, c’est vrai il m’a dit on va voyager un petit peu, je sais pas combien de temps il reste pour nous, on vieillit, la vie passe vite, on va partir un petit peu, on va aller peut-être ailleurs un petit peu, au Pakistan je suis déjà allée, il est beau le Pakistan, même j’étais allée au Cachemire, c’est trop beau, les gens sont très gentils, généreux, ils sont généreux oh la la, même les gens tu connais pas ils t’ouvrent la porte, ils te donnaient tout qu’est-ce qu’y en a, même ils sont pauvres pauvres ils te donnent tout, tout tout, et les gens ils sont sortis avec le sourire, c’est mon mari qui parle, moi je parle un petit peu, la dernière fois je suis restée trois mois, mon mari il a de la famille là-bas, la famille de mon mari elle est très gentille, ils sont bien, ils sont gentils, ils sont accueillants. Eux tous les vendredis ils vont chez une famille, y en a cinquante, cinquantaine de personnes tous ensemble, ils cuisinent, ils mangent ensemble, c’est le bonheur, c’est le bonheur, moi jamais j’ai vécu ça chez moi, on n’est jamais autant de personnes chez moi, moi j’ai trouvé ça génial, la famille comme ça moi j’ai jamais eu, jamais soudée comme ça.

Chez moi chacun pour soi, moi moi et c’est tout. Quand on a besoin de vous, oui on t’appelle, quand on n’a pas besoin de vous, on t’appelle pas, t’es pas là, t’existes pas, c’est vrai hein, c’est la vérité.

Mais là-bas, même t’es malade, tu dis “J’ai mal à la tête”, ils te mettent au lit tu bouges pas, tout le monde il fait, lui fait ça, lui fait ça, et lui qui masse, moi je dis je veux pas qu’il masse moi, tout le monde il fait, les enfants, les petits enfants, ils vont te masser, masser, masser, “Laisse-moi tranquille”, au début je veux pas moi qu’on masse, et tous les petits veut masser masser masser, tous les petits, 4 ans, 5 ans, 8 ans, 9 ans, 10 ans, veut te masser masser masser. C’est la richesse de le coeur. Ils ont la richesse et pas nous. Ils ont autre chose, que nous on n’a pas, l’humanité. Autre chose que nous ici on n’a pas.

J’aimerais bien faire un livre, qu’est-ce que j’ai passé dans ma vie, de 16 ans jusqu’à mon âge maintenant, ma vie, tout ça, je sais qu’est-ce qui m’est arrivé, je sais qu’est-ce que j’ai vécu parce que personne l’a passé pour moi, moi je marche comme une personne elle marche sur les braises, c’est lui qui sentit les brûlures, c’est pas l’autre, c’est nous qui brûle, personne d’autre, j’ai commencé à écrire dans ma tête, on peut pas oublier les malheurs, c’est vrai, comme il dit mon mari “Arrête, oublie, laisse tout derrière toi, oublie, c’est passé, oublie”, j’ai dit “C’est facile à dire, c’est difficile d’oublier le passé, surtout le passé qui est douloureux, on peut pas oublier, moi c’est maintenant je commence à en sortir, le passé, y en a plus pire que moi”.

Surtout pour ma fille, jusqu’à maintenant elle a pas compris, elle m’a pas pardonné, pardonné qu’est-ce qui c’est passé dans sa jeunesse, elle était 11 ans, 12 ans, elle s’est retrouvée avec la responsabilité de trois frères, c’est elle qui s’occupait d’eux là-bas, elle arrive pas à comprendre jusqu’à maintenant, c’est difficile de lui parler maintenant. Elle aura 37 ans le 25 avril, elle travaille à Bobigny et elle a son logement dans le 15e, elle est combattante, oh ma fille, même petite elle est bagarrée, un guerrier.

* Paris Est Villages tient à remercier chaleureusement les auteur(e)s des textes que nous publions ici, tels quels.
Il faut du courage pour écrire, il faut du courage pour accepter d’être lu(e).

Nous tenons à remercier également Delphine, de Khiasma, ainsi qu’Eva, du Centre Social Soleil Blaise, qui ont permis cette publication.
Ces textes ont été écrits par les apprenants du groupe 3, qui étaient inscrits en ateliers de français de 2015 à 2016 au Centre Social Soleil Blaise
Emmanuel Adely, écrivain en résidence sur le quartier Saint-Blaise, a souhaité proposer des ateliers d’écriture, en 
partenariat avec Le Musée Commun (projet de l’association Khiasma). Ces ateliers ont eu lieu du 15 décembre 2015 au 7 juin 2016, une fois par mois.
A chaque atelier, Emmanuel Adely lisait un extrait de texte d’écrivains connus. Le thème ressorti devait inspirer les 
apprenants pour raconter leurs propres histoires, réelles ou inventées. Non scripteurs, les apprenants ont raconté leurs témoignages, retranscrits par l’écrivain, mots pour mots. C’est ce qui fait l’émotion et le charme de ces textes : on rencontre leur culture, on reconnaît l’accent de chacun, on traverse leur enfance, on ressent leur mal-être parfois.