Un parcours choisi dans le cimetière de Belleville – Chroniques bellevilloises à tombeau ouvert – 1ère partie – par Maxime Braquet

Léon Gaumont, Mgr Maillet, Suzy Prim, Michel Etcheverry…, les tombes de ces vedettes du cimetière ex-communal ouvrent aussi des pages de la chronique locale, voire de l’histoire de Belleville. Ces défunts, en effet, eurent, chacun à sa façon, une partie de leur vie directement liée aux jours de notre chère « montagne » de l’Est parisien.
C’est dans cet esprit de découverte bien précis que nous proposons ici une visite de la petite nécropole de la rue du Télégraphe. Le parcours que nous suivrons s’arrêtera devant les sépultures de personnes beaucoup moins connues et qui furent pourtant des figures de Bellevillois tout à fait notables…

 

Un parcours choisi dans
le cimetière de Belleville
Chroniques bellevilloises à tombeau ouvert

par Maxime Braquet

1ère partie

Cimetière de Belleville

Avant d’entamer le circuit, quelques notes de présentation générale des lieux.

  • Sous l’Ancien Régime, les morts étaient inhumés dans le cimetière paroissial qui, généralement, attenait à l’église également paroissiale. Dans la paroisse de Belleville, ce cimetière flanquait l’église Saint-Jean-Baptiste, au cœur du village historique. Non pas l’église néo-gothique que l’on voit aujourd’hui mais celle qui, au même emplacement, l’a devancée jusqu’en 1857. Elle était de plus modeste stature.

 

  • La Révolution française substitue une administration territoriale communale à l’administration paroissiale. C’est une administration d’esprit laïc et non plus religieux. La municipalité de Belleville, qui étend sa juridiction à Ménilmontant, est constituée en 1791.

 

  • En juin 1804 (prairial, an XII), l’empereur Napoléon signe un décret requérant que les cimetières communaux soient, pour des raisons de salubrité publique, établis à la périphérie de l’agglomération urbaine ou villageoise, éloignés en tout cas de son centre. Le bureau municipal de Belleville, présidé par le notaire autochtone Pierre Rouveau « démarche » alors Suzanne-Louise Le Peletier de Saint Fargeau (1), qui achève le démantèlement du vaste domaine seigneurial de Ménilmontant que son père avait déjà commencé avant la Révolution, pour l’achat de 25 ares destinés à l’installation du nouveau cimetière. Le lopin de terre ainsi acquis se situe au centre de la surface de l’actuelle nécropole de la rue du Télégraphe.

 

  • Après les nécessaires travaux d’aménagement, le cimetière communal est ouvert aux enterrements en 1808 . Sa surface est agrandie de 30 nouveaux ares en 1828 (2), encore de 16 en 1837-1842 et enfin de 58 ares en 1845-1849. Elle atteint sa dimension maximale en 1860 : 1,8 hectare, sa taille encore actuelle. 1860 est par ailleurs la date d’annexion à Paris du territoire de Belleville. La commune éponyme, dissoute, est immédiatement divisée en deux avec la rue de Belleville comme parfaite ligne de frontière, le Nord étant adjoint au territoire de l’ancienne commune de La Villette pour former le 19e arrondissement, nouveau, de la capitale, alors que le Sud subit un destin identique par rapport à Charonne pour composer le 20e arrondissement (3).

 

  • « Après l’annexion de la commune de Belleville, rapporte un document préfectoral de 1889 (4), le cimetière fut fermé aux inhumations gratuites et temporaires et ne reçut plus que les inhumations faites dans les concessions perpétuelles et trentenaires de l’ancienne commune. » Soit, en 1860, 475 de la première catégorie et 65 de l’autre. Néanmoins, de nouvelles concessions furent ultérieurement délivrées par la Ville, peu chaque année, mais cela donne quand même en 2018 un total de 3 210.

 

  • Il vaut la peine de signaler encore que le cimetière où nous allons maintenant entrer occupe le point culminant de tout le territoire bellevillois : 126 mètres, et même qu’il marque l’une des deux cimes majeures de la cuvette parisienne, l’autre, d’une hauteur de très peu supérieure, se situant à Montmartre, dans l’ancien cimetière Saint-Pierre..

 

Cimetière de Belleville - Repère d'altitude
Cimetière de Belleville - Plaque Claude Chappe

Les deux plaques apposées par la Ville de Paris à l’entrée du cimetière.
Sachons que Montmartre revendique lui aussi le titre de sommet de Paris.
En fait, cela joue à 2 mètres, peut-être moins, de différence.

 

Cimetière de Belleville - 04 - Plan

Les pastilles marquent les sépultures de :

1. Bordier-Faucheur ; Graindorge
2. Delouvain
3. Mallessard

4. Les Dénoyez / 5. Pommier / 6. Cony / 7. Etcheverry / 8. Mgr Maillet 9. / Abbé Delsinne / 10. Bombois / 11. Gaumont ; Boulouque / 12. Grébauval / 13. Jandelle / 14. Fagus / 15. Jacomin / 16. Marcopoulos / 17. Prim / Pastille bleu : Monument aux gardes républicains

La numérotation donne l’ordre de parcours.

 

Nous nous portons d’emblée au point 1 du tableau, qui marque la pointe Sud-Ouest de la parcelle de 25 ares dont on a dit à l’instant qu’elle fut le tout premier terrain du cimetière. Elle court donc, sur une vingtaine de mètres de large, de la croisée des deux axes principaux de l’enceinte jusqu’au mur de clôture de la rue de Belleville.

Point 1 : Bordier-Faucheur ; Graindorge
Cimetière de Belleville - Bordier-FaucheurCes deux tombes, à l’évidence, ne sont pas aussi historiques que le coin de cimetière où nous sommes. D’après les inscriptions qui identifient leurs – comment dire ?… – « résidents », elles sont relativement modernes. Il nous paraît en tout cas intéressant de les placer en tête de visite – par commodité pédagogique, si vous voulez – en raison même des inscriptions patronymiques que l’on lit : Bordier, Faucheur, Graindorge – cela aurait pu aussi bien être Damour, Auroux, Houdart, Dargent, Milcent… –, qui renvoient à des familles enracinées dans le sol paysan de Belleville depuis le XVIe siècle, voire avant. Les archives historiques enregistrent déjà un Jacques Bordier, laboureur, en 1537 ; un cultivateur Philippe Bordier, qui n’était plus tout à fait un serf, fut vers 1605 receveur local des dîmes « et autres droits » seigneuriaux pour le compte du prieuré de Saint-Eloi (5) ; ce nom de Bordier, toujours lui, apparaît en vedette sur des documents relatifs aux réunions de l’assemblée locale pré-révolutionnaire en 1789 ou figure sur le Procès Verbal des débats du conseil municipal de la commune vers 1830. Il y eut, dès le règne de Louis XIII, des Faucheur et des Damour au poste de marguillier (6) de la paroisse Saint-Jean-Baptiste. « Faucheur », évoquant le vieux propriétaire éponyme local des terrains, est encore la désignation actuelle d’un passage embouchant dans la rue des Envierges.
En nous promenant sans plan de visite préconçu dans l’enceinte, nous découvririons à l’un des noms que nous venons de citer, seul ou couplé car il y a eu évidemment des alliances familiales, une bonne quinzaine d’autres sépultures. Autour de l’endroit où nous nous tenons en ce moment et ailleurs. Par le classement des dates de décès gravées dans la pierre, on pourrait reconstituer un vaste arbre généalogique des vieux Bellevillois. Vu l’état de soins marqués que certaines tombes – comme ici – présentent, on doit même imaginer que ces familles ont encore des descendants vivants aujourd’hui.

 

Point 3 : Mallessard
Cimetière de Belleville - MallessardDistante de quelques pas de la sépulture Bordier-Faucheur, en direction du mur de la rue de Belleville, cette tombe ne remonte pas à l’époque des pionniers du cimetière mais à celle qui suivit : la monarchie de Juillet. Les inscriptions d’origine, cela se sent, ont été regravées et on déchiffre très bien l’annonce d’un drame : la mort d’un bébé. Voici en tout cas un autre patronyme lointainement inscrit sur les papiers des tabellions de Belleville. Ici gît peut-être, descendant du patriarche Etienne, 82 ans, le Mallessard tenancier d’un restaurant qui connut le succès dans les années 1860-1880 tout près du cimetière, au carrefour des rues de Romainville et de Belleville avec la rue du Télégraphe. Il ne ferait qu’illustrer, ce Mallessard-là, la tendance que suivirent dès la fin du XVIIe siècle nombre d’anciens cultivateurs du cru à se convertir totalement ou partiellement en taverniers et autres marchands de « limonade ».

 

Point 2 : Delouvain
Dans la confrérie cabaretière locale, Delouvain est un nom hautement célèbre.
Revenons sur nos pas et tâchons de ne pas louper la sépulture car la gravure du patronyme dans la pierre tombale – celle-ci toute minérale, dure à force de sobriété – est mal déchiffrable. Il n’y a pas d’autre « Delouvain » dans l’enceinte entière, alors, nous sommes certainement en présence de la demeure mortuaire de cette famille qui fournit deux piliers de la vie municipale bellevilloise jusqu’en 1860. Par rapport aux Faucheur, Bordier, Houdart, Auroux et compagnie, les Delouvain sont de « nouveaux » Bellevillois, leur trace dans les archives locales ne remontant pas avant les années 1760. C’est alors que Claude-Hubert Delouvain, boucher de son état, acquit la propriété de locaux commerciaux qui, dans le passé, appartinrent peut-être à un aborigène bellevillois délicatement dénommé Damour (7). Ils se situaient, place idéale, au plein cœur du village historique, quasiment en face de la vieille église Saint-Jean-Baptiste. Entre les rues du Jourdain et Constant-Bertaut, pour donner des repères bien actuels. Ce lieu, entre les mains de Pierre-Hubert (1767-1834), fils de Claude-Hubert, deviendra pendant plus de quatre décennies un cabaret-traiteur chic et fameusement fréquenté, L’Ile d’amour (8), dont le renom, étendu, œuvrera à la gloire toute festive de Belleville au long de la première moitié du XIXe siècle. Gérard de Nerval, Alfred de Musset et le romancier populaire Paul de Kock, pour ne citer que des talents littéraires majeurs, furent des clients attachés à cette table de fins mangeurs.
L’avenir de l’établissement commercial est étonnant. Vers 1845, le succès de celui-ci retombant, son directeur d’alors, Delouvain junior : Jean-Pierre, qui était en même temps conseiller municipal comme son Pierre-Hubert de père avant lui, proposa à ses collègues et au maire (9) de Belleville, précisément à la recherche d’une place pour installer le nouvel hôtel de ville, d’acquérir les locaux. Ce fut fait et, de 1847 à 1860, c’est dans l’ancien cabaret, évidemment « relooké », que les bellevillois s’allèrent désormais marier. Après l’annexion de la commune à Paris, le bâtiment deviendra la mairie du 20e arrondissement et le restera en attendant la fin de la construction, autour de 1875, du palais municipal actuel, place Gambetta.
Rue DelouvainLes Delouvain, authentiques notabilités du cru, avaient leur résidence familiale dans la rue de la Villette (n° 3 et 5). Cette voie, on le sait, est reliée par une traverse à l’artère qui longe à l’Ouest l’église Saint-Jean-Baptiste, la rue Lassus, et c’est certainement par reconnaissance des services rendus que la municipalité bellevilloise donna le nom des maîtres de L’Ile d’amour à cette jonction.

À suivre…

Notes

1. Depuis la fin du XVIIe siècle, cette famille aristocratique de robe dont les origines s’enracinent dans le Maine mais qui acheta une seigneurie à Saint-Fargeau, en Bourgogne du Nord, détenait un fief à Ménilmontant où elle possédait un château entouré d’un très vaste parc. Approximativement, le domaine couvrait le quartier à propos nommé aujourd’hui Saint-Fargeau. Au Nord-Est, il allait jusqu’à notre rue de Romainville – dans le 19e arrondissement -, dont le dessin, courbe, épouse le contour du mur d’enceinte de la propriété Lepeletier. A l’époque de la seigneurie, la rue de Belleville, qui était la route menant à Romainville, n’allait pas tout droit et s’infléchissait momentanément par-là. Vers 1780, Louis-Michel Le Peletier décide de se dessaisir de cette propriété familiale. L’homme, juriste de formation, est un personnage bien connu de l’histoire de la Révolution française. Député à la Convention, plutôt « montagnard », il compta, le 20 janvier 1793, au nombre des quelques nobles qui votèrent la mort de Louis XVI. Au soir même de ce vote, il fut assassiné par un royaliste. Sa très jeune fille héritière, Suzanne-Louise, devint alors pupille de la Nation.
2. L’un des vendeurs était un Bordier, nom que nous rencontrerons tantôt dans la visite.
3. L’auteur de ces notes, Maxime Braquet, historien amateur, de passion plus que d’université, s’intéresse d’abord à l’histoire de Belleville, soit à un tout géographique autant qu’historique antérieur à la division administrative. A propos de plusieurs sites particuliers de notre colline (le pavillon Carré de Baudouin, la butte Bergeyre, la cour de la Métairie, la villa Ottoz…), sur des personnages marquants, quasi emblématiques, de l’endroit (Jean Dolent, Léon Gaumont, Paul de Kock, Maurice Loutreuil, Jules Richard, la Mogador, Gustave Geffroy…), relativement à des faits et des évènements représentatifs (les journées insurrectionnelles de juin 1848, la « descente de la Courtille », le temps des guinguettes, le mouvement des goguettes…), il a rédigé une quarantaine de textes mis en ligne sur la Toile, principalement par le canal du site La Ville des gens, ou couchés sur le papier pour le bulletin de liaison de sociétés d’histoire locales, notamment celles du 20e et du 10e arrondissements. Il a enfin prononcé de nombreuses conférences, en salle ou en mode de causerie-promenade.
4. Notes sur les cimetières de Paris, Maulde et Cie impr., Bibliothèque historique de la Ville de Paris, cote 930593.
5. Les congrégations religieuses furent, du Moyen Âge au Grand Siècle, les principaux propriétaires de terres sur la « montagne » de Belleville.
6. Personne, en général laïque, exécutant la tâche d’administrer les biens temporels de la paroisse, domaine matériel qu’on appelle, d’un mot qui peut surprendre dans le contexte préindustriel, la fabrique. Le marguillier faisait en même temps fonction de secrétaire du conseil de paroissiens, responsable de la fabrique.
7. Pure hypothèse, qu’aucune documentation d’archives n’atteste, mais plausible, et plaisante, car la vieille population bellevilloise, on l’a souligné tout à l’heure, comprenait plusieurs familles répondant à ce patronyme.
8. « Ile » parce que le jardin qui agrémentait l’établissement renfermait une pièce d’eau dont un tertre occupait le centre. Et « d’amour », probablement par jeu de mots sur la personne évoquée tout juste au-dessus : Damour.

9. C’était Charles-François Pommier, que nous évoquerons au point 5.