Jean-Philippe Mercier
De la collection à la galerie

Photographies de Lara Ayvazoglu

Printemps 2010. Emmanuelle Béart jouait dans Les justes, d’Albert Camus, à La Colline. Dans une mise en scène de Stanislas Nordey. En remontant l’avenue Gambetta, un copain me demande : “Ça te dit d’aller jeter un oeil dans la galerie ?”.
Moi : Quelle galerie ?
Lui : Là, juste en face de chez moi…
Moi : Il y a une galerie, là ?… Où ça ?
Lui : Juste en face de Nature et Passion… Tu vois le grand portail noir ?
Moi : Non…
Lui : Eh bien là, il y a une galerie…
Après avoir hésité quelques secondes, et cherché en vain une plaque, une affiche, une quelconque indication, nous nous sommes décidés, pour la première fois, à pousser la porte de la galerie Mercier&Associés, pour y découvrir les sculptures sonores des frères Baschet.
Lui : Et tu sais qui est venu voir l’exposition, hier soir ?
Moi : Non, mais je sens que tu vas me le dire…
Lui : Emmanuelle Béart…
Moi : Ah oui, quand même !… Et tu l’as vue ?
Lui : Oui…
Moi : Et tu ne m’as pas appelé ?
Lui : Non… Une bien belle femme, cela dit… Et qui connaît la musique, assurément…

Printemps 2017. Rendez-vous est pris avec Jean-Philippe Mercier, à la galerie, pour une longue interview, couplée à une séance de prises de vues.

Jean-Philippe Mercier

Photographie de Lara Ayvazoglu

“Oui, c’est vrai, je n’ai pas de vitrine. J’ai une grande porte, un grand portail qui est difficile à pousser, qui est difficile à ouvrir, et même quand c’est ouvert, il est difficile de franchir le seuil… Les gens sont toujours impressionnés… Ça tient au fait qu’il n’y a pas encore l’enseigne, Galerie Mercier, ou Galerie tout simplement… Je vais le faire, je vais remédier à ça. Comme ça les gens, même en passant en voiture, se diront : “Tiens, il y a une galerie ici”. Et un jour ils feront le pas, ou machine arrière, et ils viendront… Très longtemps, les premières années, comme je n’étais pas encore connu, ou moins connu, les gens pensaient que c’était une annexe de la mairie, ici… Ils pensaient que c’était institutionnel… C’est aussi lié à la qualité des expositions… Tu m’excuses… Mais c’est vrai que c’est présenté, il y a un gros travail, beaucoup de documentation, beaucoup de vitrines avec des documents, avec des livres, avec des catalogues… Les gens ont l’impression d’entrer… peut-être pas dans un musée, mais mes expositions sont un peu muséales, c’est vrai… Et d’ailleurs je vends pas mal à des musées, parce que je fais aussi tout le travail de conservateur, le travail de chercheur, le travail de rédacteur, je prépare bien mes expositions… Alors quand un musée achète une pièce, eh bien, il y a tout le package qui va avec…”

L’endroit aussi, est impressionnant : un ancien atelier industriel, devenu studio photographique, désormais transformé en lieu d’exposition. L’espace, les volumes, la lumière, le cachet en font un lieu unique et enviable.

“Je suis dans le quartier depuis 2002. À la naissance de ma fille. Avant 2002, j’étais installé dans le 11ème arrondissement, pas loin du 20ème, que je connaissais un petit peu. On s’attache à son quartier, je serais volontiers rester dans le 11ème. Il y a aussi des micro-quartiers dans le 11ème. Moi, j’étais tout près de la rue de la Forge Royale, donc tout près d’Aligre, c’était très sympathique. Et puis j’ai trouvé la rue Dupont de l’Eure, qui est une rue étonnante, qui a une physionomie toute particulière, avec de petits immeubles hausmanniens, en pierre de taille, avec un appartement par façade. Ce ne sont pas de très grands appartements, mais j’ai trouvé là un bel appartement, et je me suis installé en 2002. Je continuais de travailler dans le 11ème, à l’époque. Je travaillais avec mon frère, qui est décédé. Nous avons arrêté notre entreprise, et je suis resté un an à réfléchir, à travailler un peu sur ma collection, tu sais que j’avais commencé par là… Des fois c’est bien d’avoir un petit peu de temps de libre pour réfléchir à ce qu’on va faire, à ce qu’on peut faire, à ce qu’on a déjà fait. Je voulais mettre un petit peu les choses en ordre. Et puis cet espace, ici, au 3, rue Dupont de l’Eure, où était installé un labo photo du nom de Cosmos, qui était connu de beaucoup de gens dans le quartier, et même de beaucoup de gens à Paris, qui a fermé à cause du numérique, qui a fini par fermer après 5 ans de difficultés… Je connaissais, je connaissais l’espace, mais je n’imaginais pas un tel volume. Parce que tout était bouché, tout était noir. Il fallait faire le noir pour le labo photo… Même le propriétaire, qui m’a fait visiter, quand il s’est agi de louer l’espace, lui-même n’était jamais monté, c’était dans un état épouvantable, il n’était jamais monté sur la mezzanine… Il y avait une mezzanine, ici. Il y avait onze pièces, il y avait une dizaine de baignoires, de douches, de bacs à douche… Le type avait fait un laboratoire vraiment artisanal… Mais c’était sympa. Et donc j’ai tout cassé. Je suis allé au plus près de son état d’origine, j’ai laissé un peu les traces du passé, les espèces de sédimentations sur les murs, que j’ai voulu laisser telles quelles. Peut-être qu’il y aura un projet plus radical, plus tard, mais pour l’instant je laisse comme ça… J’ai senti le potentiel de cet espace. On n’est pas loin du Marais, où toutes les galeries sont flambant neuves, white cube partout… Moi j’ai voulu laisser un endroit un peu brut. Et dans une exposition comme celle de Bernard Thimonnier, je trouve que ça va bien avec la matière brute, le bois brut, avec l’acier laissé brut, avec la céramique…”

Jean-Philippe Mercier, portrait large

Photographie de Lara Ayvazoglu

Là, je fais mes petits calculs… Déménagement dans le quartier en 2002… Continue à travailler dans le 11ème… Exposition des frères Baschet en 2010… D’accord… Mais la galerie… ?

“En 2008. Je signe le bail en 2008. Cosmos était fermé depuis cinq ans, le local était abandonné, le propriétaire était très sollicité, des gens voulaient faire un théâtre, d’autres un spa, d’autres un restaurant… Et puis je suis arrivé, avec un projet assez calme, assez doux, assez tranquille pour un immeuble assez bourgeois… J’ai dit que je voulais faire une galerie, je pense que ça a plutôt rassuré le propriétaire… J’ai fait un dossier important, je voulais vraiment y arriver, et je l’ai eu sans beaucoup de difficultés… Mais c’est le lieu qui a créé cette occasion, c’est à dire qui m’a forcé, à 50 ans, à franchir le pas… Et donc, je fais une première exposition collective en 2009, et puis les frères Baschet en 2010… Et après, 2 à 3 expositions par an, de projets que j’avais en tête depuis longtemps, en fait… Ce sont des recoupements, des références qui m’intéressaient, avec des choses plutôt autour du design historique, c’est à dire du design vintage, plutôt des architectes, des designers, des créateurs, des décorateurs, des ensembliers,  des gens qui ont travaillé dans les années ’50 autour de ces métiers-là… Et depuis, je m’ouvre, quand même… Je suis très visité, très sollicité, donc il y a des jeunes qui s’intéressent à ce que je présente, et qui se sentent une filiation avec ces artistes-là… Il y a des jeunes qui viennent, qui me disent “on a bien aimé ce que vous avez exposé sur l’architecture radicale italienne des années ’60 et ’70, on aime bien ces gens-là, on aime bien Gianni Pettena, on aime bien Ettore Sottsass, on aime bien Andrea Branzi, on travaille dans cette direction, est-ce qu’on ne pourrait pas se confronter à ce que vous présentez… Donc je vois arriver des jeunes, et je les accueille volontiers… Une fois par an, j’essaie de faire  un projet d’architecte, de designer, d’artiste d’aujourd’hui…”

Nous sommes interrompus une quinzaine de minutes par un jeune artiste,  précisément, dont l’exposition est programmée à la fin 2017. Quelques visiteurs prennent le relais. En voyant Jean-Philippe Mercier faire le job, présenter, expliquer, avec beaucoup de bienveillance et de pédagogie, j’essaie de me remémorer notre première rencontre. Etait-ce à l’occasion d’une exposition ? Etait-ce à l’occasion d’un des vide-greniers organisés par Paris Est Villages, dont Jean-Philippe est un fidèle exposant ? Je ne me souviens plus. Mais je le revois, sur son stand du vide-grenier, à prendre du plaisir à la rencontre, à l’échange, à la discussion autour d’un livre, ou d’une collection de magazines d’art ou d’architecture, qu’il propose aussi à la vente dans la galerie. Le collectionneur, justement, parlons-en…

“J’ai passé mon bac à Fontainebleau. J’ai choisi de faire des études d’architecture, et je suis arrivé à Paris en 1978. Ça fait bientôt 40 ans que je suis à Paris. C’était la grande mode des double cursus, à l’époque… Les gens avaient une formation technique, et c’était aussi la grande libération de l’économie… La Bourse… Je me suis un peu intéressé à la Bourse, je suivais des cours d’économie à Sciences Po en même temps que l’architecture, donc il y avait un petit côté… J’avais un petit côté business, plus qu’artiste… Un architecte peut être artiste, peut être ingénieur, je connais même des architectes qui dansent, ou qui sont photographes… Moi, j’avais ce côté un peu… Je trouvais que mes camarades de classe avait beaucoup de talent, et je me disais : “J’aimerais bien les défendre, ceux-là”… Et c’est vrai que je revois beaucoup de copains qui étaient en archi avec moi, certains qui rament, d’autres qui travaillent bien… J’ai gardé de bons contacts, mais j’ai jamais vraiment exercé. J’ai toujours été un petit peu à la frange. Donc, j’habitais à ce moment-là tout près de l’hôtel Drouot, et le week-end, le soir, j’allais souvent suivre les ventes aux enchères. Et ça me fascinait. Comme j’étais en architecture, je m’intéressais un petit peu au design, et j’entends parler de gros architectes qui ont fait du mobilier. Evidemment Le Corbusier, Jean Prouvé, Charlotte Perriand, beaucoup de décorateurs… Et des créateurs… Des créateurs de design des années ’50 ou ’60 qui faisait des choses très Bauhaus, très Ecole d’Ulm, très modernistes… très construites… Et ça, ça me plaisait… Ça me parlait… J’étais beaucoup moins dans le design débridé, le design déco, ou le design contemporain… Maintenant, ça m’intéresse. J’ai rejoint un peu cette veine, j’ai le goût pour ça, mais au début j’aimais les choses très “allemandes”, très Bauhaus, très carrées… Voilà, tout simplement, je découvrais les meubles de Saarinen, de Marcel Breuer, de Mies Van Der Rohe, tous ces gens-là… Et puis quelques français : Jean Prouvé, Charlotte Perriand… Et ça, tout ça, c’était un petit peu à ma portée, parce que les meubles de Jean Prouvé, il était français, de Nancy, et on les trouvait en France… Et là, j’ai commencé à jouer un petit peu avec ça… À collectionner… Mais je n’avais pas les moyens, parce que ça coûtait déjà très cher… Avec mon premier salaire, j’arrivais à peine à m’acheter une chaise… Ou une table… Alors j’ai commencé à faire des allers-retours à Nancy, c’était pas si loin que ça, ça me prenait le week-end, mais je pouvais quand même multiplier par cinq… Et puis j’ai commencé à garder un petit peu, j’ai commencé à faire un petit peu du…”

Quand tu allais à Nancy, c’était pour acheter des chaises de Jean Prouvé ?

“Oui, si l’occasion se présentait… Et c’est comme ça que j’ai commencé à collectionner. Ce sont mes études d’architecture qui m’ont amené un petit peu à ça… Pas forcément l’architecture, mais ce qui tourne autour de l’histoire des formes, de l’histoire des techniques, tout ça… C’est ça qui m’a ouvert les yeux sur ce type de mobilier, qui commençait à susciter pas mal d’engouement… Et je comprenais… On sortait de la mode de l’art déco, c’est à dire les bois précieux, tout ça, on était dans la grande tradition française, et là, tout d’un coup… Je me suis intéressé aux formes plastiques, aux formes libres, au mobilier gonflable, je me suis ouvert à tout ce qui était nouveau, tout ce qui était expérimental, d’avant-garde… Et après, avec la revue Utopie, à des textes, à la contre-culture… Toujours ce qui était un peu, quand même, novateur… Dans tous ces domaines…”

Jean-Philippe Mercier, entretien

Photographie de Lara Ayvazoglu

Qu’est-ce que tu fais, professionnellement pendant 20 ans, avant l’aventure de la galerie ?

“J’ai deux vies… Je travaille comme salarié pour la Ville de Paris pendant 10 ans, salarié aussi avec mon frère, salarié aussi dans une boîte de design montée avec un copain, même si là je mettais plus la main à la pâte… Bon, à la Ville de Paris, je faisais mes 40 heures par semaine, et avant de partir, le matin, et même à mon bureau, en fin d’après-midi, à l’heure du déjeuner, ou le soir… Quand j’étais à la Ville de Paris, dans mon armoire, il y avait plus de bouquins sur Jean Prouvé et sur le design que des mémoires, des thèses ou des rapports de mes confrères sur l’urbanisme ou le logement… J’ai démissionné de l’APUR (Atelier Parisien d’Urbanisme)… On était 80, l’APUR existait depuis… J’ai fêté les 20 ans quand j’y étais… J’étais le premier à démissionner de l’APUR, on n’avait jamais vu ça… Mes parents étaient fous, ils m’on dit : “Mais tu ne vas pas démissionner de cette place en or !”… Faire partie de l’équipe des architectes, des urbanistes, des économistes de la Ville de Paris, c’était une place formidable… Mais j’avais une trop forte envie d’indépendance…”

Donc tu es collectionneur, et la collection commence à prendre un peu le dessus sur le boulot…

“C’est un métier, collectionneur… Tu le sais, ça : il y a des gens qui vivent de ça… Moi, je suis trop collectionneur pour en vivre, parce que… Il faut savoir lâcher des pièces… Ce sont des échanges, des arbitrages, des choix… Tu ne peux pas tout garder, il y a un moment il faut vraiment devenir marchand… J’ai pensé pouvoir devenir marchand, ce qui n’est pas évident. Il y a des gens qui me disent : “Mais toi, tu n’es pas du tout marchand”… C’est un métier, c’est sûr, mais ça s’apprend aussi… Non, j’étais content, j’avais envie d’ouvrir… À un moment, la collection, c’est un peu trop personnel, c’est un peu trop égocentré… J’avais vraiment envie d’abord de me faire connaître, d’abord en tant que marchand et collectionneur, ou en tant que collectionneur ET marchand… Ça m’intéressait, j’avais envie… Bon, je ne cache pas ma collection. On ne la voit pas ici, forcément, j’expose d’autres gens, mais je la montre par petits bouts, des fois je vends une pièce, les gens les plus intimes peuvent venir à la maison voir des pièces… Voilà… J’avais vraiment envie de partager, et de découvrir… On tourne toujours un petit peu en rond, hein, avec sa collection. Comme elle est assez ciblée sur le mobilier d’architecte des années ’50, ’60, ’70… J’avais envie d’élargir… Et puis comme elle est un petit peu centrée sur le mobilier, le luminaire, le tapis, un peu tout ce qui fait les arts appliqués, tout ce qui fait un peu la décoration d’une maison, il me manquait un peu les tableaux, les sculptures… Il me manquait des choses que m’apporte énormément la galerie, où je découvre des artistes, des gens plus artistes que designers, des architectes un peu artistes… Au final, cette galerie, c’est un lieu d’échanges