LES HISTOIRES DU PÈRE DENIS

Charles-Simon Favart
à Belleville

1ère partie

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Dans la correspondance (1) de Favart, à la date du 6 novembre 1763, se trouve une lettre envoyée au Comte de Durazzo, directeur du théâtre impérial de Vienne qui nous dit :

« Dans le seul village de Belleville où je loue une maison à un quart de lieu de Paris, on a arrêté au fond des carrières seize voleurs qui s’y retiraient la nuit. »

Charles-Simon Favart à Belleville

Cette maison était louée par les époux Favart, depuis le 27 avril 1759, date à laquelle le Sieur Doucet (2), « marchand d’étoffes de soye », l’avait baillée pour eux comme prête-nom devant le notaire Lecomte.

Par contrat (3) signé, cinq années plus tard, devant Fourquet et son confrère à la date du 23 juin 1764, Favart acquérait avec Marie Justine Benoît Cabaret de Ronceray, son épouse, la totalité de la propriété dont le corps de logis loué ne représentait qu’une partie, c’est à dire : 

« une Maison, Jardin et Dépendances situés au village de Belleville près Paris en la grande rue du dit Belleville à droite en montant au dit lieu, la dite maison consistante en deux corps de logis dont le premier donnant sur la dite rue et ayant son entrée par une petite porte quarrée attenant la grande porte cochère, la totalité des lieux est composé d’un rez de chaussée de deux pièces dont une sur la rue servant de salle et l’autre sur le derrière et l’autre sur le derrière servant de cuisine, cave dessous, deux étages de chambres et grenier lambrissés au- dessus ; le dit corps de logis de devant actuellement occupé, savoir le rez de chaussée et le premier par la demoiselle Morel, fille majeure et le surplus par la dite demoiselle veuve Mons ensuite duquel corps de logis de devant est une petite cour ou jardin qui sépare le dit corps de logis d’avec celui de derrière ; le second corps de logis au derrière du premier et donnant sur le jardin est composé d’un rez de chaussée de trois pièces, caves dessous, trois étages de chambres au-dessus dont le troisième lambrissé composé chacun de trois chambres et d’une antichambre, petit grenier au-dessus, grande cour régnant le long des dits corps de logis à l’un des bouts de laquelle attenant la grande porte d’entrée est une remise, écurie, ensuite logement du jardinier attenant composé d’une cuisine par bas, de deux petites chambres au-dessus et d’une très petite basse-cour et lieux d’aisance et à l’autre bout sur la dite cour proche une des portes du jardin sont différents tilleuls plantés en quinconce, puis en icelle cour, un parterre en face du second corps de logis, divisés en quatre carrés de gazon garnis d’arbustes et de fleurs entourés d’un berceau de tilleuls et charmilles, en face et en ayle duquel second corps de logis et en ayle du premier est un grand jardin potager garni de différents arbres fruitiers tant en plein vent qu’en espaliers et des contrepalliers et des lizières de ceps de vigne, puits dans le jardin, lesquels de parterre et jardin ont leur entrée par deux portes grillagées de fer peintes en vert, le tout clos de murs contenant y compris les deux corps de logis, la quantité de deux arpents une perche ou environ. »

Cette propriété, la voici représentée sur ce plan terrier de la Censive de Saint-Martin des Champs (4), à Belleville, dressé la même année 1764.

Charles-Simon Favart à Belleville

On reconnait au premier plan l’emplacement de l’antique ferme de Savies, propriété des moines de Saint-Martin des Champs, déjà mentionnée à la fin du 12ème siècle. A la gauche de la grande rue de Belleville, qui monte de bas en haut de l’image, se trouvent les actuelles rue Rébeval (alors chemin de Saint-Laurent), plus haut la rue Clavel (alors chemin des Moulins), plus haut encore au niveau de la croix de pierre, la ruelle des Sonneries (actuelle rue de la Villette).

Charles-Simon Favart à Belleville

Sur l’agrandissement de ce plan, les deux corps de logis, le premier sur la rue qui est suivi de la maison du jardinier, le second en aile. Le trait divisant la maison qui se trouve le long de la rue de Belleville peut surprendre mais, comme ce plan est un terrier, il indique que la propriété se trouvait sur deux censives différentes, Saint-Martin des Champs pour la plus grande partie (brune), le fief de Mercadé pour l’autre (rose).

Il est précisé sur le contrat de vente, que les anciens propriétaires occuperont toujours le premier corps de logis et le loueront aux époux Favart, gracieusement pour la demoiselle Morelle jusqu’au 1 avril 1765 et pour un loyer de 200 livres pour la veuve Mons.

Jean Philippe Brand dit Mons marchand mercier à Paris

C’est le 3 août 1744 que la maison de Claude Bordier, représentant d’une illustre famille de vignerons bellevillois, présents dans ce village depuis le 14ème siècle, allait, après une procédure de licitation, perdre son statut de demeure paysanne pour devenir le lieu de villégiature du marchand mercier Jean-Philippe Brand dit Mons. Avec la maison, la vente comprenait 68 perches de terre en quatre pièces, deux à Belleville aux lieux-dits « les Sablonnières » et « les Couronnes », et deux autres à Charonne.

Charles-Simon Favart à BellevilleN/III/Seine/538/2

Le 14 juillet 1747, le même Mons achetait de Monseigneur de Cambray, Grand Prieur de Saint-Martin des Champs, « bâtard fort bien fait » selon Saint-Simon, un arpent de terre attenant à la maison. Il y faisait alors reconstruire et agrandir le premier corps de logis, le long de la rue.

Charles de Saint-Albin, archevêque de CambraiCharles de Saint-Albin, archevêque de Cambrai, par Hyacinthe Rigault

Le 4 septembre 1754, sa veuve (l’inventaire après décès du mercier Brand dit Mons est daté du 8 août 1753), acquérait 33 perches supplémentaires, toujours auprès de Charles de Saint-Albin par une rente de 24 livres (5). Un plan était réalisé à l’occasion que voici :

Charles-Simon Favart à Belleville

Cette pièce de 133 perches (1 arpent et 33 perches) se trouvait à l’ouest de la propriété originelle du vigneron Bordier en descendant la rue en direction de la ferme de Savy.

Sur ce terrier de Saint-Martin des Champs des années 1750, on reconnaît en C la parcelle de terrain sur laquelle se trouvait la maison de Jean Bordier. Les numéros 78 à 81 figurent les 133 perches de terres acquises par Mons, puis par sa femme, de 1747 à 1754.

Charles-Simon Favart à BellevilleN/III/Seine/583/3

Sur le plan cadastral napoléonien (vers 1814) cette propriété se trouvait ici :

Charles-Simon Favart à Belleville

La voici sur le second plan cadastral, dit aussi napoléonien, (vers 1850) :

Charles-Simon Favart à Belleville

Sur le parcellaire contemporain c’est ici :

Charles-Simon Favart à Belleville

Soit aux numéros 102, 104 et 106 de notre rue de Belleville.

Et le 112, alors ?

Le Docteur Philippe Dally, dans son vénérable ouvrage « Belleville, Histoire d’une localité parisienne pendant la Révolution », écrit en page 79 :

« On peut penser que Favart habitait dans la maison dont l’entrée se trouvait rue de Belleville, au n°112 ».

Hillairet, dans son « Dictionnaire historique des rues de Paris », indique au n° 112 de la rue de Belleville :

« Emplacement de l’entrée de la maison qu’habita à partir de 1764, l’auteur dramatique Charles Simon Favart ».

Au sujet de la date de 1764, Dally était, comme au sujet de l’adresse, plus prudent que son cadet Hillairet (qui, pourtant le lut avec zèle) et écrivait au sujet de l’époque à laquelle Favart s’installa à Belleville.

« …Favart qui s’était fixé à Belleville vers 1764 ».

Cour de l’actuelle 112 de la rue de BellevilleCour de l’actuelle 112 de la rue de Belleville

On trouve près des boîtes aux lettres du 112, punaisée, une photocopie du texte d’Hillairet :

Texte d’Hillairet punaisé au 112, rue de Belleville

Comme Dally propose la même différence d’adresse (de 4 à 6 numéros près) concernant la maison du musicien Mondonville qui se trouvait plus haut du même côté de la rue, on peut penser que la numérotation de la rue de Belleville a été modifiée depuis l’année 1912 date de la parution de l’ouvrage du docteur.

Pour résumé, le couple Favart loua, sous le prête-nom de Doucet, à partir de 1759, un corps de logis qui se trouverait aujourd’hui à l’emplacement du 106 rue de Belleville. Ils acquirent, l’année 1764, l’ensemble de la propriété de plus de deux arpents (environ 7000 m2) qui se situerait aux actuels numéros 102, 104 et 106.

Charles-Simon Favart à Belleville

La flèche rouge montre le corps de logis en aile construit par le mercier Brand dit Mons à partir de 1747 et loué en 1759 aux époux Favart.

Alors que l’ensemble des maisons de la rue de Belleville sont côte à côte suivant la même orientation nord-sud, le mercier Brand, fier de ses succès commerciaux, plante sa belle maison de campagne face à Paris.

A suivre…

Denis Goguet

Notes

1. « Mémoires et Correspondance littéraires dramatiques et anecdotiques de C. S. Favart publiés par A.P.C Favart, son petit-fils… » Tome second p.163 Paris 1808
2. Arch.nat. ; MC/ET/CVI/367
3. Arch.nat.; MC/ET/XXXV/738
4. Arch.nat.; N/II/Seine/29
5. Arch.nat.; MC/ET/XXXVII/92