LES HISTOIRES DU PÈRE DENIS

En préambule à une saga sur la famille Dénoyez, nous vous proposons une première série d’articles sur l’histoire de « La Vielleuse », café emblématique de Belleville.
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L’histoire de « La Vielleuse »

1ère partie

La Vielleuse décor de Neige de Jean-Henri Roger

« Neige », film sorti en 1981 et réalisé par Juliet Berto et Jean-Henri Roger, a été tourné l’année précédente, principalement à Barbès mais aussi, pour quelques scènes d’intérieur, dans le mythique café bellevillois « La Vielleuse ». Jean-Henri Roger raconte dans une interview qu’il donna en 2013 à Laurent Laborie, président du cinéma Paris-Louxor, à l’occasion de la sortie du film en DVD, que ne trouvant pas à Barbès de cafés assez grands et de tenanciers assez compréhensifs pour accueillir sa caméra, il négocia avec le patron de « La Vielleuse » le tournage de quelques scènes dans son café, en échange de la réfection de l’arrière-salle de l’établissement. Une douce et puissante lumière blafarde baigne les lieux.

Quelques années auparavant…
Le mercredi 10 août 1774 (1), comparaissait à l’hôtel de la prévôté de Belleville, Jean Oursel dit Martin, vacher âgé de 48 ans ou environ, demeurant au bas de la butte Chaumont, près la Chopinette. Il dépose que, la nuit de samedi à dimanche dernier, vers les une heure du matin ou une heure et demie, il était couché dans sa chambre, qui est au premier étage de la maison qu’il tient à loyer de la dame Renard. Il a vu alors passer une flamme au-devant de la croisée de sa chambre, ce qui l’a beaucoup effrayé. Aussitôt, il est descendu de son lit et est allé à la fenêtre qu’il avait laissé ouverte pour voir ce qui se passait. Au même instant, il s’est fait entendre un bruit comme un coup de canon, qui partait du bas de la maison, dont il a vu la lueur, à la faveur de laquelle il a aperçu trois particuliers qui ont à l’instant pris la fuite, un desquels lui a paru beaucoup plus grand que les autres, sans qu’il n’ait pu distinguer ses vêtements, et un autre qu’il a reconnu pour être le nommé Betesta, lequel avait un tablier devant lui, lui paraissant vêtu d’une veste de peau, qu’il a crié après lui mais qu’il n’a fait aucune réponse. Que ce qui lui a persuadé que c’était le dit Betesta, c’est qu’à différentes occasions, ce dernier lui a fait des menaces, ainsi qu’à sa fille, sur le motif du refus de la lui donner en mariage.

Déposition de Jean Oursel dit Martin

Descendu par la suite dans la salle où dorment sa fille et sa domestique, il voit beaucoup de fumée, quelques flammes, et remarque qu’un battant du châssis de la croisée, ainsi que le volet du dedans sont brisés. Une partie du volet a atterri sur le lit de sa fille enflammant habits et linge. Une grande terrine est cassée et le lait qu’elle contenait est renversé sur le sol. Il ramasse, pour le montrer au greffe de la prévôté, les morceaux de carton du pétard déchiqueté. Sa fille Marguerite, âgée environ de 19 ans, ainsi que la domestique Marie, font une déclaration similaire, indiquant avoir été horriblement effrayées par l’explosion du pétard. Jean Noël, âgé de 27 ans, compagnon maçon qui, s’étant attardé à son ouvrage samedi soir, n’était pas rentré à son domicile parisien et avait accepté l’hospitalité de Jean Oursel dit Martin, fait aussi une déclaration identique au greffier de la prévôté.

Versant occidental des Buttes-Chaumont vers 1900Vaches sur le versant occidental des Buttes-Chaumont vers 1900. On remarque à gauche le vacher et son chien.

François Joseph Agut dit Betesta
François Joseph Agut dit Betesta est un tailleur pour femmes qui a acquis, au moins depuis l’année 1769 (2), une maison à Belleville située face au couvent des franciscains. Il achète également dans les années qui suivent un grand nombre de terrains ici et alentours (3). Jaloux sans doute de la présence du compagnon maçon Jean Noël dans la maison de Jean Oursel dit Martin, il échafaude cette aventureuse sortie pétaradante.

Emplacement de la maison louée à Jean Oursel dit Martin

Le point rouge sur le plan ci-dessus indique l’emplacement de la maison de Nicole Drancy, veuve du plâtrier Renard, louée en cette année 1774 à Jean Oursel dit Martin.

Ci-dessus, la voici représentée en 1782 (C), le deuxième bâtiment, la cour et le jardin, notés (F) et (H), ont été construits entre les années 1774 et 1782 (4). Le chemin sur lequel ils se trouvent était dit « de Belleville à Saint-Laurent » (actuelle rue Rébeval).
Le bâtiment que louait Jean Oursel dit Martin, dans lequel retentit le pétard dévastateur de Betesta, se trouvait très exactement au niveau de l’actuelle Cité Jandelle, ancien chemin permettant l’accès à la carrière du plâtrier Renard puis de sa veuve, comme on peut le lire sur le chemin situé en bas à droite de l’image ci-dessous.

Le jaloux Betesta avait eu du flair car, un peu plus d’un mois après cet événement, le 12 septembre de la même année 1774, le compagnon maçon Jean Noël épousait Marguerite Oursel dit Martin en l’église St Jean- Baptiste de Belleville. Ils pouvaient compter pour agrémenter leur noce sur la somme de cent Livres que dut donner Betesta pour mettre fin aux poursuites (5).

Détail du tableau « La laitière » de Jean-Baptiste Huet peint en 1769Détail du tableau « La laitière », de Jean-Baptiste Huet, peint en 1769,
qui habita enfant avec son père Nicolas dans leur maison de villégiature de Ménilmontant (musée Cognacq-Jay).

Imbroglio patronymique
Jean Noël et Marguerite Oursel dit Martin sont nés, lui au Bourget le 14 mars 1748, elle à Gambais, Généralité de Paris, diocèse de Chartres le 9 juillet 1754, et se marient donc à Belleville le 12 septembre 1774 (6).
Il n’a pas été fait de contrat de mariage. Un acte de notoriété du 12 avril 1806 (7) nous informe du réel nom de baptême du marié. Jean Noël, autrement dit Léonard, a été porté sur les fonts baptismaux sous le nom de Léonard Nadaud. C’est bien lui, Jean Noël, et non un frère ou un cousin dénommé Léonard, qui épouse Marguerite Oursel à l’automne 1774. Le 10 août 1774, il est dit avoir 27 ans ou environ, il a en fait alors 26 ans et presque 5 mois.
Marguerite a alors 19 ans ou environ, car née le 9 juillet 1754 (elle vient en fait d’avoir 20 ans le 9 juillet 1774). Noël, comme Martin, dont s’affublent Jean Oursel et à sa suite sa fille Marguerite, ne sont que des surnoms.

Le Petit Beauchamp
Le 31 octobre 1776 (8), les époux Noël (Nadaud) acquièrent la nue-propriété de 15 perches de terre des époux Bardou, qui souhaitent en conserver l’usufruit jusqu’au 11 novembre 1779, jour de la Saint-Martin d’hiver. Cette pièce de terre se situe au lieu-dit « Le Petit Beauchamp ».

Acte de vente

Cette parcelle de terre de 50 perches, les époux Bardou l’avait achetée, le 27 décembre 1750 (9) des héritiers de Pierre Bonière et de Simone Faucheur, sa femme, qui elle-même l’avait héritée  pour la plus grande part d’Alexandre Faucheur, son père. Elle borde le chemin de Paris à Belleville (actuelles rue du Faubourg du Temple et de Belleville).

Emplacement du lieu-dit « Le Petit Beauchamp »

La première apparition de ce Bello Campo, de ce Beauchamp, intervient dans les Archives en 1215 (apud Savies in territorio de Bello Campo). Ici, près du clos d’Agnès la Cortaise, le Chapitre de Saint-Merry et les religieux de Saint-Lazare étaient conjointement propriétaires d’un pressoir dit « de Beauchamp ». Par la suite, on différencia « le Grand Beauchamp » pour les terrains se trouvant à gauche en montant le chemin de Paris à Belleville et « le Petit Beauchamp » pour ceux se situant du côté droit.

Les terroirs du Grand Beauchamp et du Petit Beauchamp sur un plan du 18ème siècle

Le plan ci-dessus, de la seconde moitié du 18ème siècle (10), représente les différentes seigneuries présentes alors à Belleville, à la Courtille et à la Folie Regnault. De gauche à droite de la rue de la Haute Courtille ou rue de Belleville à Paris, coloriés en rose clair, les terroirs du Grand Beauchamp (à gauche donc) et du Petit Beauchamp (à droite). La seigneurie représentée de cette couleur est celle de l’Archevêché.

Rue St-Maur, dite « rue chemin de St-Maur à St-Denis » sur un plan du 18ème siècle

En bas de l’image, la rue Saint-Maur, dite sur ce plan « rue chemin de St-Maur à St-Denis », puisqu’elle permettait de relier, depuis des temps immémoriaux, les deux puissantes abbayes.
Le grand chemin de Paris, au centre, et à la verticale du plan, part de la rue Saint-Maur et retrouve, tout en haut à sa gauche, le chemin de Belleville à Saint-Laurent (actuelle rue Rébeval pour une plus grande partie) et, à sa droite, un chemin qui va devenir l’actuelle rue Piat.
Des deux côtés de la rue, la Courtille et, depuis le milieu du 17ème siècle, ses nombreux cabarets.
Du côté droit, celui du « Petit Beauchamp », au-dessus du rectangle rose représentant les biens de l’Archevêché, un petit rectangle mauve avec les deux lettres (N) et (C) : se trouvaient là des terres du Chapitre de Notre-Dame ou de l’Eglise de Paris pour son fief du Cens commun.

Sur le terrier ci-dessous, établi par cette seigneurie ecclésiastique à la fin des années 1750 (11), les parcelles de terre et de vignes orientées en lanières d’Est en Ouest se situent entre, au Nord la rue de la Haute Courtille (actuelle rue du Faubourg du Temple) et, au Sud, la rue de l’Orillon (actuelle rue du même nom).

Terrier établi par la seigneurie ecclésiastique à la fin des années 1750

La dernière parcelle, cerclée de rouge, est la propriété de François Bardou, numérotée 36 sur l’agrandissement suivant. Elle est mitoyenne au Nord de la rue de Belleville à Paris, au Sud à Pierre Houdart, à l’Ouest (vers Paris) à François Faucheur et à l’Est, à une sente.

Détail d'un terrier établi par la seigneurie ecclésiastique à la fin des années 1750

Ce sont les tenants et aboutissants de la parcelle de 15 perches acquise le 31 octobre 1776, et ensaisinée (c’est-à-dire enregistrée par le seigneur des lieux suite au paiement des droits de mutation) le 20 décembre suivant par le Chapitre Notre-Dame (12).

Acte d’ensaisinement de 1776

Alors que l’acte de vente indiquait les noms de Léonard Noël et de Marguerite Martin, l’acte d’ensaisinement indique Léonard Noël et Marguerite Meurlier. Il est vrai qu’elle signa le 31 octobre 1776 « marguerite marlen », Léonard déclarant ne savoir ni écrire, ni signer.

Acte d’ensaisinement de 1776

Pour résumer, Léonard Noël, alias Jean Noël, alias Léonard Nadaud, compagnon maçon et nourrisseur de bestiaux, et sa femme Marguerite Oursel dit Martin, alias Marguerite Meurlier, alias Marguerite Martin, acquirent donc ici fin 1776, quinze perches (environ 510 m2) de terres à prendre dans la largeur de cinquante perches, plantées en vignes et en asperges au terroir de Belleville, proche la Courtille, lieu-dit « le Petit Beauchamp ».

Ils en sont propriétaires et usufruitiers le 11 novembre 1779.

A suivre…

Denis Goguet