LES HISTOIRES DU PÈRE DENIS

Vue de Paris prise
des hauteurs de Belleville

par Charles-Léopold de Grevenbroeck

Première partie
“Sa vie, son œuvre”

« Vue de Paris prise des hauteurs de Belleville », par Charles de Grevenbroeck

«Vue de Paris prise des hauteurs de Belleville», par Charles de Grevenbroeck

Le tableau [ 1 ] de Charles-Léopold de Grevenbroeck, “Vue de Paris depuis les hauteurs de Belleville”, de cinq pieds sur trois, est présenté aux parisiens lors du “grand sallon du Louvre à commencer du 1er septembre 1741, pour durer trois semaines”. C’est, avec trois autres vues de Paris de même format, une commande officielle en 1738 du Sieur Philibert Orry, Surintendant des Bâtiments du Roy.

Cette huile sur toile, qui propose une image de Paris, de ses faubourgs et d’une partie de ses villages environnants à la fin de la première moitié du 18ème siècle, n’est pas sans mystère et une étude du tableau, à la lumière des documents d’archives, des cartes, plans terriers et gravures de l’époque fait apparaître de nombreuses bizarreries. Alors qu’on s’attendrait naïvement à le voir représenter fidèlement et sincèrement le parcellaire, les maisons et bâtiments qui le composent, nous allons voir que Grevenbroeck propose une vision très personnelle de ce paysage, réalisé pour le bon plaisir du roi.

Avant de découvrir ces fantaisies picturales dans les semaines à venir – un vrai jeu des 7 différences – quelques infos sur la vie et l’œuvre du Sieur de Grevenbroeck.

La tribu Grevenbroeck

Le vœu formé par Thomas Bodkin [ 2 ] dans son article de 1934, “Orazio and the others Grevenbroeck”, qu’une étude d’envergure soit dédiée à cette dynastie de peintres d’origine flamande, n’a pas été, à ma connaissance, réalisé. Ainsi, devons-nous, pour Charles Léopold ainsi que pour toute sa tribu, qualifiée par Bodkin de “nomadic, mysterious and talented family”, nous satisfaire d’informations biographiques lacunaires.

Charles-Léopold, né à Milan, certainement à la toute fin du 17ème siècle ou au tout début du suivant et mort à Naples à la fin des années 1750, serait le fils du peintre Orazio Grevenbroeck, né lui en 1678 et fils de Jan I, connu pour avoir séjourné à Rome en 1667 et membre de la Guilde de Dordrecht en 1695.
Orazio est un peintre de marines sur cuivre et sur toile dont la pièce maitresse, “Mer par temps d’orage”, est exposée au Musée de Vienne.
Alessandro de Grevenbroeck, également peintre, serait le frère d’Orazio ; un Jan II de Grevenbroeck, toujours dans la barbouille, est présent à Venise dans la seconde moitié du 18ème siècle.

« Port méditerranéen sous le clair de lune », d'Alessandro de Grevenbroeck

“Port méditerranéen sous le clair de lune”, d’Alessandro de Grevenbroeck

Grevenbroeck à Paris

La première mention de la présence à Paris de Charles-Léopold de Grevenbroeck est la signature de deux paysages peints sur cuivre : le premier, “Site agreste et montagneux, un château fort dans le lointain à droite” ; le second, “Vallée traversée par une rivière ; à gauche une colline, au pied de laquelle est une ville”. Pour les deux, on retrouve au revers cette inscription : “Carolus-Léopoldus Greuenbroeck A.D 1731 à Paris.”

Le succès est immédiat et le peintre catapulté, le 27 septembre 1732, membre de l’Académie Royale de Peinture et de Sculpture. Le Mercure de France, dans sa parution d’octobre 1732, relate les faits en ces termes : “Le 27 septembre, le Sieur Charles Léopold de Grevenbroëck, fut reçu à l’Académie Royale de Peinture et Sculpture (…) M.de Boullongne (…) lui donna des marques de sa bonté et de sa politesse ordinaire et toute l’Académie fut si contente des Ouvrages du Sieur De Grevenbroëck que pour lui en donner des marques, il fut dans la même assemblée agrée et reçu ; et les deux tableaux de marine qu’il présenta à l’Académie furent acceptés ; en même temps par considération particulière, il fut dispensé de payer les droits que l’on a coutume de payer en pareille occasion. Le Sieur de Grevenbroëck est originaire d’Hollande de la maison de Grevenbroëck, et né à Milan. Après avoir voyagé dans toute l’Italie, où il a appris la Peinture, il est venu à Paris sur la réputation de notre Académie pour tâcher de s’y faire recevoir. Les projets de cet habile Etranger ont été suivis d’un plein succès, les lumières et la politesse de l’Académie ont parfaitement répondu à ses souhaits.”

En mai 1734, le Mercure de France précise que Grevenbroeck est “issu d’une famille noble et distinguée en Hollande qui y a possédé de grands biens.”

Un tableau daté de 1736 met un peu plus en lumière les protections dont bénéficie le peintre. Il s’agit d’une huile sur cuivre qui représente le château d’Etiolles, exposée au musée de Sceaux, et présentée ainsi au salon de 1740 : “66.autre, représentant la maison d’Etiol de M. le Normant De Tournan, fermier général où l’on voit Petitbourg et les principales maisons des environs.”

La maison d'Etioles de M. Le Normant de Tournehem, de Charles-Léopold de Grevenbroeck (musée de Sceaux)

“La maison d’Etioles de M. Le Normant de Tournehem”, de Charles-Léopold de Grevenbroeck (musée de Sceaux)

Le propriétaire du château, Charles François Paul le Normant de Tournehem, est un grand amateur d’art (sans doute le père biologique de Jeanne-Antoinette Poisson, future marquise de Pompadour, à laquelle il mariera son neveu et seul héritier en 1741) qui succédera en 1745 à Philibert Orry à la tête de la direction des Bâtiments du roi.

Bref, Grevenbroeck est un peintre reconnu dont on retrouve les toiles dans les plus belles collections : celle de Louis-Henri, Duc de Bourbon, Prince de Condé (inventaire suite à décès du 17 février 1740), au petit château de Chantilly ; et aussi celle du peintre François Boucher.

Dans le cadre du réaménagement du château de la Muette, villégiature royale, Grevenbroeck reçoit, début 1738, une commande officielle de quatre dessus de portes de deux pieds carrés chacun, représentant des vues des environs de Paris.
Il réalise dans l’année ces tableaux sur cuivre, qui sont exposés au Salon royal de 1738. Ils lui sont payés 4800 livres le 22 juillet 1738 sur l’exercice 1737 : « Vûe de St cloud et du pont de Sève, Vûe du château de Meudon et du village du côté du parterre, Vûe des Invalides avec une partie du faux-bourg St Germain, Vûe du château de la Meute avec l’arrivée du roy. »

Vue du château de la Muette avec l’arrivée du roi, de Charles-Léopold de Grevenbroeck (musée Carnavalet)

« Vue du château de la Muette avec l’arrivée du roi », de Charles-Léopold de Grevenbroeck (musée Carnavalet)

La même année, il reçoit une nouvelle commande royale portant sur 4 vues de Paris d’un format plus ambitieux (cinq pieds sur trois, soit 1,600 m sur 0,970 m), sur toile cette fois-ci.

Les Quatre « veues » des environs de Paris

Ces toiles sont présentées au salon de 1741 et le livret qui les accompagne mentionne : « Quatre Veues de Paris peintes pour le Roy ».

La première est prise au-dessous du Pont Royal, où l’on aperçoit le quai des Théatins, le haut du portail de Saint-Sulpice, tel qu’il doit être exécuté.
La seconde des Champs élisées.
La troisième de Belleville.
La quatrième, du côté de la Tournelle.

Même si cet ordre paraît aléatoire et qu’il semble que Grevenbroeck ait travaillé sur ces quatre tableaux simultanément, une chronologie se dégage dans leur réalisation respective. Nous savons grâce à Ange-Jacques Gabriel, premier Architecte du Roi, qui sollicite Orry en faveur du peintre le 28 décembre 1739, qu’à cette date un seul tableau est terminé et qu’un autre est « assez avancé » mais surtout que les quatre toiles étaient prévues pour être terminées en 1739 : « M. de Grevenbrock devoit faire dans le court de l’année (1739) les quatre tableaux des vues de Paris que Monseigneur luy a ordonné, il en a fini un que Monseigneur a vu avant le voyage de Compiègne, il y en a un second assez avancé, les deux autres moins. Il travaille à tous trois en même temps. » [ 3 ]

Le tableau terminé est le « quatrième » dont le Mercure de France salue l’exposition au salon de septembre 1739 : « Grevenbroeck, tableau de 5 pieds de large sur 3 de haut. Vue de Paris jusqu’au pont de Sève prise d’un pavillon de l’Arsenal ; Ouvrage immense que l’on peut regarder comme le triomphe de la patience. »

Celui qui est « assez avancé » est sans doute la vue prise du côté des Champs élisées, que le peintre présente au salon de 1740 ainsi que quatre autres tableaux peints certainement antérieurement. « Tout ces ouvrages qui ont piqué la curiosité des Parisiens et des gens de la campagne ont été reçus de la part du public aussi favorablement que ceux que le peintre exposa l’année dernière », rapporte toujours le Mercure de France en octobre 1740.

Vue de Paris prise des Champs Elysées, de Charles-Léopold de Grevenbroeck (musée Carnavalet)

« Vue de Paris prise des Champs Elysées », de Charles-Léopold de Grevenbroeck (musée Carnavalet)

Grevenbroeck fait paraître en 1739, certainement dans un but alimentaire, un recueil de lithographies, « nouveau livre de paysage invantez et gravé par Charles Léopold de Grevenbrock, peintre ordinaire du Roy (1739) chez Limosentrie de Gesve et chez Simoneau des Noyers », qui propose des œuvres de jeunesse, tout droit sorties d’un fond de tiroir.

Frontispice du recueil de lithographies de 1739 de Charles-Léopold de Grevenbroeck - détail (coll. particulière)

Frontispice du recueil de lithographies de 1739 de Charles-Léopold de Grevenbroeck – détail (coll. particulière)

Le placet de Gabriel, précédemment cité, faisait suite à un courrier que Grevenbroeck adressa lui même à Orry, à la date du 18 décembre 1739 [ 4 ], libellé en ces termes : « Charles Leopold de Grevenbrock (sans le e) représente très humblement à votre grandeur que depuis 15 mois (soit depuis septembre 1738 date de la commande), il n’a cessé son assiduité aux ouvrages des quatre vues de Paris qu’il fait pour le Roy de votre ordre et depuis ce temps il a dépensé plus de dix mil livres pour la manutention de sa maison : n’ayant reçu depuis ce temps que deux mil livres. Il supplie très humblement votre grandeur, d’ordonner qu’il touche quatre mil livres sur les fonds faits sur cet effet et cette année chez M. Denis : d’autant plus que les quatre tableaux sont bien avancés (?) et qu’il espère les rendre finis pour la St Louis de 1740 (25 aout). Il continuera de ses vœux pour la conservation de votre grandeur. »

Les deux derniers tableaux, dont celui peint des hauteurs de Belleville, seront finalisés en 1740 et dans le courant de l’année 1741, jusqu’à leur exposition en septembre au Salon du Louvre. La réalisation de ces quatre toiles, prévue de septembre 1738 à la fin de l’année 1739, prit au total plus de trois années et demie.

A suivre…

Denis Goguet


[ 1 ] Ce tableau – « Vue de Paris depuis les hauteurs de Belleville », peinture par Charles Grevenbroeck. Huile sur toile, signée à gauche De Grevenbroeck F.A.D 1741, 0,970 x 1,600.Inv.P.1044 – se trouve au musée Carnavalet, mais n’est pas visible car la salle Raguenet, qui l’abrite, est actuellement en travaux.
Restent les reproductions qui parsèment les nombreux ouvrages consacrés à l’histoire de Belleville, comme le croquis effectué par le grand historien Emmanuel Jacomin, en page 145 de son ouvrage “Belleville”, en collaboration avec Clément Lépidis, aux Editions Veyrier (1975 pour la 1ère édition, 1980 et 1988 pour les deux suivantes), ou la reproduction (extrait) qui en est faite dans l’ouvrage collectif « Le XXème arrondissement La Montagne à Paris », édité par l’Action artistique de la Ville de Paris en 1999, en page 9.
« Le Paris des Lumières d’après le Plan de Turgot (1734-1739) », d’Alfred Fierro et Jean-Yves Sarazin, propose en page 126 une reproduction de bonne qualité de cette peinture.
Un extrait de ce tableau figure sur le site La Ville des gens dans l’excellent article consacré par Maxime Braquet à la Cour de la Métairie, ainsi que sur des sites marchands qui en proposent la reproduction sur divers supports.
Ce tableau a été présenté lors des expositions suivantes :
– « De Belleville à Charonne », en 1979, au musée Carnavalet et à la Mairie du 20ème arrondissement ;
– « Du faubourg Saint-Antoine au Faubourg du Temple, promenade historique dans le 11ème arrondissement », au Carnavalet en 1985 et à la salle polyvalente de la Roquette.
[ 2 ] Disponible sur le site www.jstor.org
[ 3 ] AN O1 1907
[ 4 ] ibid[/fusion_builder_column][/fusion_builder_row][/fusion_builder_container]