LES HISTOIRES DU PÈRE MAXIME

Léon Gaumont, Mgr Maillet, Suzy Prim, Michel Etcheverry…, les tombes de ces vedettes du cimetière ex-communal ouvrent aussi des pages de la chronique locale, voire de l’histoire de Belleville. Ces défunts, en effet, eurent, chacun à sa façon, une partie de leur vie directement liée aux jours de notre chère « montagne » de l’Est parisien.
C’est dans cet esprit de découverte bien précis que nous proposons ici une visite de la petite nécropole de la rue du Télégraphe. Le parcours que nous suivrons s’arrêtera devant les sépultures de personnes beaucoup moins connues et qui furent pourtant des figures de Bellevillois tout à fait notables…

 

Un parcours choisi dans
le cimetière de Belleville
Chroniques bellevilloises à tombeau ouvert

par Maxime Braquet

3ème partie
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Cimetière de Belleville - 04 - Plan

Les pastilles marquent les sépultures de :

8. Mgr Maillet
9. Abbé Delsinne
10. Bombois
11. Gaumont ; Boulouque
12 . Grébauval

1. Bordier-Faucheur ; Graindorge / 2. Delouvain / 3. Mallessard / 4. Les Dénoyez / 5. Pommier / 6. Cony / 7. Etcheverry / 13. Jandelle / 14. Fagus / 15. Jacomin / 16. Marcopoulos / 17. Prim / Pastille bleu : Monument aux gardes républicains

La numérotation donne l’ordre de parcours.

 

Point 8 : Monseigneur Maillet 

Monseigneur Maillet en 1923

Monseigneur Maillet en 1923 – © Archives des Petits Chanteurs

Sans conteste, la tombe de ce prélat est la plus grande vedette de l’enclos avec la sépulture Gaumont. L’homme qui repose là est bien entendu célèbre pour avoir dirigé et mené à travers le monde entier la chorale des Petits Chanteurs à la croix de bois. On a beaucoup moins souligné en revanche ce que l’essor de cette prestigieuse manécanterie doit à Belleville (18).
A l’aube de l’épopée – le mot est à peine exagéré – , il y a un brave abbé, Fernand Maillet (1896-1963), qui, tout juste sorti du séminaire, en 1921, est désigné aumônier d’une paroisse en formation à l’est des Buttes-Chaumont : Saint-Landry (19). Il doit spécialement s’occuper de patronages infantiles et c’est avec les garçons des rues Compans, d’Hautpoul, du Général-Brunet et de la Mouzaïa qu’il fait sa première expérience de chorale. Il la développera ensuite rue des Solitaires – ce sera la Petite Maîtrise de Belleville – , dans un local dépendant de l’église Saint-Jean-Baptiste dont il devint en 1923 un vicaire. Le résultat de ses efforts est si brillant qu’il aboutit, l’an suivant, à la fusion du groupe bellevillois avec une chorale chevronnée du quartier parisien de Vaugirard, les Petits Chanteurs à la croix de bois (20). L’abbé Maillet, que le pape élèvera en 1951 à la dignité de « monseigneur », en prend la direction, l’organisant sur le modèle du scoutisme.

Les Petits Chanteurs à la croix de bois

Photo historique de la fusion des Petits Chanteurs à la croix de bois et de la Petite Maîtrise de Belleville – L’abbé Maillet se tient au centre – © Archives des Petits Chanteurs.

Devenue une véritable entreprise, avec des succursales, celle qu’on appelait familièrement la Mané déménagea en 1930 sa « maison mère » au 68 de la rue des Rigoles (Ménilmontant), dans des locaux plus conséquents. Elle y demeurera jusqu’à la fin de 1942. Pendant ces presque vingt années pionnières, le recrutement des petits chanteurs puisa de façon privilégiée, c’est naturel, dans le vivier bellevillois. Nous visiterons d’ailleurs tout à l’heure la tombe de l’un des (ex-)enfants (21).

 

Point 9 : l’abbé Delsinne

L'abbé Delsinne lors d'une tournée des Petits Chanteurs vers 1960

L’abbé Delsinne lors d’une tournée des Petits Chanteurs vers 1960 – © Archives des Petits Chanteurs

Si vous vous sentez bien en jambes, rendez-vous jusqu’à cette tombe de style impersonnel à pleurer et complètement excentrée par rapport à notre schéma de parcours, car nichée dans l’angle extrême du nord-est de l’enclos.
Il est simplement à propos d’en parler ici car le résident, l’abbé Roger Delsinne (1914-1978), fut l’assistant de Monseigneur Maillet avant de prendre sa succession à la tête des Petits Chanteurs jusqu’à son propre décès.

 

Point 10 : Camille Bombois

Camille BomboisL’hôte du lieu n’y est pas étendu depuis un siècle et, pourtant, l’on éprouve déjà de la peine, là aussi, à déchiffrer son nom dans la pierre. Il s’agit d’un tout autre personnage que ceux évoqués juste avant lui. Un peintre, un artiste que c’était, qui, ayant eu depuis 1947 sa demeure-atelier au 39, rue Emile-Desvaux, dans le hameau résidentiel du Bois, n’eut pour ainsi dire à imposer à ses proches qu’une marche funèbre d’environ 200 pas pour suivre le transport de son corps jusqu’à l’ultime site de repos (22).Rue Camille Bombois
Il est classé parmi les maîtres de l’art dit naïf ou primitif et, s’il ne bénéficie pas de l’aura exceptionnelle du Douanier Rousseau, il jouit quand même d’une belle cote d’amour : les collectionneurs internationaux, à Christie’s et dans les autres hôtels d’enchères prestigieux, s’arrachent ses toiles presque à prix d’or (23).

La grille rompue - Camille Bombois - Vers 1930

« La grille rompue » – Camille Bombois – Vers 1930 – © Coll. privée

Camille Bombois (1888-1970) tira beaucoup son inspiration riche des très différents métiers qu’il exerça dans la vie : terrassier, valet de ferme, ouvrier au métro de Paris, lutteur de cirque, typographe… Une caractéristique de sa manière picturale réside dans l’érotisation malicieuse qui baigne maints de ses sujets (voir l’illustration ci-contre) , même quand ce sont des paysages ou des portraits.

 

Point 11 : Léon Gaumont – Gilles Boulouque

Pardon de l’exprimer avec ces mots mais voici le « clou » du cimetière. Faut-il présenter l’homme dont un portrait sculpté en bas-relief (voir l’illustration) orne la stèle : Léon Gaumont (1864-1946), fondateur de l’une des plus grandes compagnies cinématographiques françaises ? La question à se poser est plutôt celle-ci : pourquoi ce mort illustrePortrait sculpté en bas-relief sur la stèle de Léon Gaumont a-t-il élu domicile en ce cimetière si peu mondain alors qu’il aurait pu être enterré dans la lumière cosmopolite de Nice, non loin de la promenade des Anglais et de la fastueuse résidence châtelaine que Léon Gaumont habita durant les trente dernières années de sa vie ?
Des biographes diront sans doute cela quelque jour avec certitude mais nous formons des hypothèses mieux que plausibles : premièrement, la concession de la place fut de toute probabilité acquise par l’épouse de Léon, Camille Maillard, fille d’une famille bourgeoise implantée à Belleville dès l’entour de 1850 (24). Décédée en 1936, elle suscita chez Léon le désir bien naturel d’être couché auprès d’elle, dans l’enceinte de la rue du Télégraphe, après sa propre mort. Mais nous imaginons une autre raison, en partie liée à la première au demeurant et tout autant romantique : Léon Gaumont voulut, comme par hommage, rattacher sa dépouille à la terre de Belleville dans laquelle son empire et sa fortune eurent leurs racines – grâce, au tout début, vers 1895, à la dote de Camille.
Avant d’en venir à la geste de l’homme d’affaires, un effluve de romance, s’il vous plaît. Léon n’était pas du tout de Belleville, il n’avait même jamais mis les pieds dans ce patelin peut-être. C’est un copain de régiment qui l’y a introduit, l’invitant sous le toit de ses parents, et cette famille, c’était justement celle des Maillard, qui avaient aussi une fille, Camille, la sœur, donc, du copain. Et voilà, Camille et Léon se plurent, se fréquentèrent et s’épousèrent.
À son jeune époux ingénieur en mécanique talentueux et plein d’ambitions mais dépourvu de fortune, Camille procura les premiers moyens de lancer sa carrière. Les ateliers primitifs de l’entreprise Gaumont s’ouvrirent ainsi sur un carré de la propriété familiale Maillard, à l’arrière-plan des rues des Alouettes et de la Villette, s’augmentant vite de nombreuses autres installations dans tout le secteur bornant au sud le parc des Buttes-Chaumont. Le territoire, vaste, formant une véritable ruche de labeurs industriels, recevra le nom familier de cité LG – ou Elgé –, d’après les initiales du patronyme de son chef. Celui-ci, cependant, constructeur de machines avant tout, découvreur passionné de procédés techniques en cinématographie, n’avait aucunement en projet de se lancer dans l’activité de spectacles par films. Là encore, il reçut du destin un coup de pouce en forme de femme sous les traits de sa secrétaire administrative et commerciale, Alice Guy, personne en apparence anodine mais recelant un tempérament entrepreneurial hors normes.

Le studio de tournage et des bâtiments de la cité Elgé vers 1914

Le studio de tournage et des bâtiments de la cité Elgé vers 1914. L’espace Gaumont et ses dépendances dans les environs constitueront, jusqu’en 1928, un foyer majeur de la vie économique de Belleville. Après la Seconde Guerre mondiale, la jeune Télévision française profitera d’une partie des locaux : c’étaient les fameux studios des Buttes-Chaumont – © Coll. Maxime Braquet

C’est elle la créatrice du département artistique des activités Gaumont ; encore mieux, elle figure la première femme metteure en scène de films dans l’histoire mondiale du septième art. Pour sa précieuse collaboratrice, Léon Gaumont élèvera en 1905, au milieu de la cité LG, un théâtre de prise de vues tout en verre, le plus formidable studio cinématographique de l’époque, où Alice déploiera ses talents. La propre vie de cette femme est à elle seule un vrai roman mais la raconter ne peut, hélas ! trouver sa place ici : Alice Guy n’est pas inhumée dans notre cimetière.

La stèle de Gilles BoulouqueNe passons pas à la suite de la visite sans relever la surprise que provoque la lecture complète des inscriptions sur la partie droite de la pierre tombale (Camille vient à gauche) : Gilles Boulouque ! le juge antiterroriste des dossiers arméniens, libanais, palestiniens, basques et algériens des années 1980 (notamment pour les attentats de Paris du métro Saint-Michel et de la rue de Rennes). Déprimé, il abrégea sa vie au lendemain du décès accidentel de son fils. On apprend donc que la famille Boulouque (le père de Gilles repose lui aussi dans cette place) avait des liens étroits avec celle de Léon Gaumont, ou de Camille Maillard.

 

Point 12 : Armand Grébauval

Une sépulture dans le genre bling-bling. Bien que les inscriptions funéraires mettent en avant, de l’occupant majeur de la place, la qualité d’homme de lettres (il a surtout laissé des livres de voyages), Armand Grébauval fut beaucoup plus connu comme personnalité politique. Républicain social, élu du 19e arrondissement (quartiers Combat et Amérique) de 1890 jusqu’à son décès, il présida le conseil municipal de Paris. En 1908, il habitait au 47, du boulevard de la Villette. Notons qu’un Grébauval industriel manufacturier remplit les fonctions de maire adjoint puis de maire de la commune de Belleville dans les années 1820-1830. Ce pourrait être la preuve d’un enracinement familial lointain dans le sol de notre colline.

À suivre…

Notes

18. La municipalité du 19e arrondissement l’a fait quant à elle, et avec raison, en attribuant le nom de Mgr Maillet au square qui agrémente la place des Fêtes.
19. Elle sera finalement, cette paroisse, baptisée Saint-François-d’Assise, comme l’église nouvelle, de style néo-roman campanien, élevée au bord de la rue de la Mouzaïa.

20. Maillet, donc, n’est pas le créateur des Petits Chanteurs, contrairement à ce qui est parfois affirmé, mais l’homme qui présidera au succès exceptionnel de cette formation.
21
. Saviez-vous que le « yéyé » Frank Alamo et Louis Chedid furent, enfants, des Petits Chanteurs ? Il est, à propos, particulièrement intéressant de citer Jean-Marie Messier pour deux raisons : d’abord parce que son passage dans la Mané a de quoi surprendre car, adulte, le personnage se rendra célèbre dans un domaine fort éloigné des arts lyriques : l’univers économique des multinationales. Ensuite parce que l’on peut se demander si le petit Jean-Marie n’avait pas de famille à Belleville. Deux tombes, au moins, au nom de Messier figurent en tout cas dans la nécropole de la rue du Télégraphe.
22. En 1994, la municipalité du 20e arrondissement a fait donner le nom de cet artiste à une rue de la cité de la “Campagne à Paris” (au-dessus de la porte de Bagnolet).
23. Un panel de sa production artistique est exposé, à Paris, au Musée Maillol, et à Béraut (Gers), au musée d’Art naïf. Voilà un objectif de balade culturelle pour week-end ou grandes vacances.
24. Le père de Camille, Charles Constant Maillard, architecte de maintenance, fut un édile du 19e arrondissement en tant qu’adjoint au maire. Pour la beauté de l’anecdote, signalons que, au sein du conseil municipal, il eut pour collègue et ami un certain Félix Richard, industriel, qui, lors des journées de l’hiver 1871 dont la Commune résulta, avait reçu un camouflet cuisant de la part de Jules Vallès. Un fils de ce même homme, Jules, éconduisit sévèrement Léon Gaumont, vers 1894, quand le jeune ingénieur vint solliciter un emploi dans l’usine Richard, rue Mélingue.